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Full text of "Greco; ou, Le secret de Toléde"

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in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



littp://www.archive.org/details/grecooulesecretdOObarr 



MAURICE BARRES 

DE l'académie française 

# 



GRECO 



OU 



LE SECRET DE TOLÈDE 

Avec vingt-quatre illustratiom 



I ! 



DIX-HUITIÈME ÉDITION 



PARIS 
ÉxMILE-PAUL, ÉDITEURS 

100, RUE DU FAUBOURG SAINT- HONORÉ , 100 
PLACE BEAUVAU 

1912 



r O -W Vr^^^nLA (X^L^L^L^ -t^^^yU^ . 

GREGO -i ^ t, 

ou A^u. "k^ Jh_&^u,j(x, 
LE SECRET DE TOLÈDE 



OEUVRES DE MAURICE BARRÉS 

Collection à 3 fr. 50 



LE CULTE DU MOI 

* sous l'oeil des barbares 1 vol. 

'* UN HOMME LIBRE — 

'** LE JARDIN DE BÉRÉNICE — 

LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE 

* LES DÉRACINÉS 1 VOl. 

** l'appel au soldat — 

*** leurs figures — 

LES BASTIONS DE L'EST 

* AU service de l'Allemagne 1 vol. 

** COLETTE BAUDOCHE, liistoire d'une jeune fille de Metz . . — 

l'ennemi des lois 1 vol. 

DU sang, de la volupté et de la mort — 

AMORI et dolori SACRUM (La MoH de Venise) — 

les amitiés françaises — 

scènes et doctrines du nationalisme — 

le voyage de sparte — 

huit jours chez m. RENAN l'rix 1 fr. 

trois stations de psychothérapie — 1 fr. 

toute licence sauf contre l'amour — 1 fr. 

ADTEU a MORÉAS — 1 ff. 

UN DISCOURS A METZ — 1 fr. 

une journée PARLEMENTAIRE. Comédie de mœurs en trois 

actes Prix 2 fr. 

PARIS. — IMPRIMERIE CHAix. — 22444-i2-M. — (Incrê Lofilleui). 




Vue de Tolède 



Phot Durand-Ruel 



•^9/3 



MAURICE BARRES 

DE l'académie française 



GRECO 



OU 



LE SECRET DE TOLÈDE 



PARIS 
ÉMILE-PAUL, ÉDITEURS 

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-IIONORÉ, 100 
PLACE BEAUVAU 

1912 



i 



JUSTIFICATION DU TIRAGE 

3,550 



Au comte Robert de MOISTESQUIOU, 

Au poète, 

A l'inventeur de tant d'objets et de figures rares, 

A l'un des premiers apologistes du Greco. 

et qui lui-même 

trouvera quelque jour son inventeur et son apologiste. 

Hommage amical de son admirateur et voisin. 

Maurice BARRÉS. 



CHAPITRE PREMIER 



MA PREMIERE VISITE AU GRECO 



CHAPITRE PREMIER 

MA PREMIÈRE VISITE AU GRECO 

Si j'essaie de me rappeler ma pre- 
mière visite au Greco, j'y trouve emmêlé 
le souvenir de mon premier soir dans 
les rues de Tolède. J'étais sorti au hasard, 
après mon repas, et le long des hauts 
murs qui s'enfoncent dans un ciel sans 
étoiles, je suivais l'étroit ruban dallé. Je 
côtoyais d'immenses couvents et de lourds 
palais, grillés, écussonnés, dont la mau- 



GRECO 

vaise fortune n'a pas abattu l'orgueil. La 
nuit ranime autour d'eux toute leur vie 
passée, devenue belle comme un songe. 
Un peuple d'images délaissées, fla- 
mandes, juives, catholiques, sarrasines, 
m'attendaient au retrait de chaque por- 
tail. Dès ce premier soir, elles se sont 
jetées sur moi, comme la misère sur le 
pauvre monde, et depuis vingt années je 
les nourris d'un sang étranger. Je ne 
m'en plains pas ; elles m'ont en retour 
servi dans tous mes plaisirs... 

Quel silence régnait, ce soir-là, dans 
les ruelles obscures de cette montueuse 
Tolède I Au pied des murailles, les gril- 
lons chantaient ; plus haut, d'imprévues 
chauves-souris voltigeaient. Vers les onze 



ou LE SECRET DE TOLEDE 7 

heures et demie, j'entendis une musique 
que j'essayai de joindre à travers ce 
dédale, et soudain je tombai dans une 
rue plus large, sur une danse en plein 
air. 

Des valseurs tournaient, mal éclairés. 
C'était une Tolède populaire et de tous 
les âges. Des petites filles enlacées, gra- 
vement, marquaient les mesures avec des 
grâces de revenantes. Et rapide, comme 
nous le sommes dans un pays pour 
lequel notre curiosité est neuve, je 
croyais voir, faisant le cercle, les héros de 
Goya, de Velazquez, de Cervantes et de 
Caldéron, qui représentent aux yeux 
d'un novice toute l'Espagne... Cepen- 
dant, je n'éprouvais pas un plaisir dé- 



GRECO 



cidé. Ces cuivres, ces fracas vulgaires 
s'accordaient trop mal avec le décor. 

Soudain, la musique cessa, les dan- 
seurs poussèrent de longs cris gutturaux, 
on éteignit les lumières, et vivement sur 
ces ruelles escarpées la compagnie se 
dissipa. Alors, une chanson s'éleva dans 
la nuit. C'était une strophe, un chant de 
solitude, quatre vers pleins et poignants, 
une goutte de miel qui déborde du cœur. 

Le lendemain, à Santo Tome, son 
écho se relia dans mon âme aux images 
nerveuses et tristes que me présentait la 
toile fameuse du Greco, V Enterrement 
du comte d'Or gaz. 




Phot. Anderson 



L'Enterrement du comte cVOrgaz 
(Tolède, église San Tome) 



Au-dessus du ravin profond oùleTage 
roule son flot jaunâtre, l'église de Santo 
Tome dresse une haute tour, en briques 
roussies, ornée d'arcatures arabes et de 
colonnes vernissées. C'est une de ces 
mosquées, transformées en églises, qui 
nous font souvenir qu'une âme musul- 
mane est captive dans les assises de 
Tolède. Demi-ruinée, assez misérable, 
elle fait pourtant le meilleur coffret à 
cet Enterrement du comte d Or gaz, chef- 
d'œuvre d'un sentiment à la fois arabe 
et catholique. 



I. 



10 GRECO 

Le tableau occupe encore la place où 
Greco l'installa, au fond de la travée de 
droite, dans un léger retrait de la mu- 
raille qui lui sert de cadre. (Et vraiment 
il ne gagne pas dans tout ce blanc de 
plâtre.) C'est une composition en deux 
parties : dans le bas, l'enterrement du 
seigneur d'Orgaz ; au-dessus, sa réception, 
à la Cour céleste. 

Au premier plan saint Augustin et 
saint Etienne, couverts de riches étoffes, 
s'inclinent pour soulever dans leurs bras 
le corps inanimé du seigneur d'Orgaz 
vêtu de sa cuirasse flamande. Derrière 
eux, debout et serrés, une trentaine de 
gentilshommes, de prêtres et de moines, 
presque tous vêtus de noir, forment d'un 




Phot. Anderson 



L'Enterrement du comte d'Orgaz (détail) 



ou LE SECRET DE TOLEDE II 

bout à l'autre de la toile une sorte de 
frise. Une atmosphère de solennelle tris- 
tesse pénètre, apaise ce bel office des 
morts. Dès l'abord il nous saisit l'âme 
et nous rend grave. Nous avons sous nos 
yeux une élite de la société tolédane, 
peinte d'après la vie de son expression 
morale la plus noble. Ce sont des per- 
sonnages sévères, durs de corps et d'es- 
prit, capables d'une certaine fantaisie 
bizarre et triste, mais non de vraie 
joie et d'abandon Je les crois entêtés 
dans leurs imaginations héréditaires, et, 
comme dirait Voltaire, fermés aux lu- 
mières. Le miracle qui s'accomplit devant 
eux les édifie sans les étonner. Aussi 
bien, comment s'étonneraient-ils d'avoir 



12 GRECO 

la visite de ces deux saints, puisqu'ils 
savent qu'au même moment l'âme du 
seigneur d'Orgaz reçoit audience de la 
Cour céleste... 

Cette audience, nous la voyons. Elle 
occupe le ciel du tableau. Le seigneur 
d'Orgaz s'y présente tout nu devant le 
Christ, la Vierge et le cercle des Bien- 
heureux. La scène fait un contraste 
absolu avec la belle peinture réaliste du 
bas. Des tons livides et restreints jus- 
qu'à l'indigence, des formes prodigieu- 
sement allongées, amincies et tourmen- 
tées, lui donnent un caractère spectral 
qui nous inquiète, nous scandalise et 
nous attire. 

Etrange génie discordant, ce Greco î 




Phot. Anderson 



L'Elit erre in eut du comte d'Oriiaz détail 



ou LE SECRET DE TOLEDE l3 

Se peut-il que le réaliste qui vient de 
peindre ces vingt-quatre Tolédans, occu- 
pés à dire un Requiem sur la dépouille 
d'un des leurs, soit le visionnaire qui 
nous transporte maintenant au royaume 
des larves et des songes ! Sous quel 
angle voit-il donc la vie ? et aue veut dire 



'O 



que 



exactement cette œuvre dont l'unité au 
premier regard nous échappe ? 

Sous le tableau, une dalle noire porte 
en majuscules dorées une inscription : 

« Quand même tu serais pressé, ô 
voyageur, arrête-toi un moment et écoute 
une ancienne histoire de notre ville, contée 
en peu de mots. Don Gonzalo Ruiz de 
Tolède j seigneur du bourg d'Or gaz, no- 



l4 GRECO 

taire majeur de Castille, entre autres 
preuves quil nous laissa de sa piété, prit 
soin que ce temple de saint Thomas, 
apôtre, jusqu alors médiocre et oà il vou- 
lait être enterré, fût richement restauré à 
ses frais, et il fit donation de grands tré- 
sors d'or et d'argent. Au moment oà les 
prêtres s'apprêtaient à r ensevelir, cas 
admirable et inaccoutumé ! les saints 
Etienne et Augustin, descendus du ciel, 
r enterrèrent ici de leurs propres mains. 
Comme il serait trop long de conter quel 
est le motif qui poussa ces saints à faille 
ce quils firent, va,, si tu peux, au cou- 
vent des Augustins qui nest pas loin, 
demande-le, et ces religieux te le conte- 
ront. Il mourut en l'an de Christ 1312. 



ou LE SECRET DE TOLEDE l5 

Tu connais déjà les effets de la gratitude 
des habitants du Ciel: écoute maintenant 
r inconstance des mortels. Le dit Gonzalo 
laissa par testament deux moutons, seize 
poules, deux outres de vin, deux charges 
de bois et huit cents monnaies, de celles 
que l'on nomme maravedis, toutes choses 
que le curé de cette église et les pauvres 
de la paroisse devaient percevoir annuelle- 
ment des habitants d'Or gaz. Mais comme 
ceux-ci croyaient qu'avec le temps ce droit 
serait abolie et comme ces dernières 
années, ils s'étaient refusés à satisfaire ce 
pieux legs, la chancellerie de Valladolid, 
après une énergique défense faite par 
le curé de ce temple, André Nufîez 
de Madrid, et par Pierre Ruiz Duron^ 



l6 GREGO 

économej les contraignit à satisfaire leur 
dette. » 

Ainsi l'œuvre du Greco est une com- 
mémoration du procès gagné par le curé 
de Santo Tome, sur les gens d'Orgaz. Ce 
tableau leur dit : ce Ingrats I II y a deux 
siècles et demi, un pieux chrétien, qui 
en fut récompensé sur l'heure par saint 
Etienne et par saint Augustin, a voulu 
faire la fortune du curé de Santo Tome. 
Vous avez été assez frivoles pour man- 
quer à sa volonté, si hautement approu- 
vée par les saints. Tremblez î car il cause 
familièrement dans le ciel avec le Christ 
et la Vierge. » 

Voilà qui est clair. C'est d'une chi- 
cane, d'une histoire de gros sous qu'est 



ou LE SECRET DE TOLEDE I7 

sortie cette page inspirée. puissance 
d'une âme d'artiste qui repense et trans- 
forme un thème I Cette querelle vulgaire, 
compliquée d'un miracle suspect, serait 
bien vite tombée dans l'oubli et recou- 
verte de silence, mais le Greco survient, 
et d'une scène locale assez basse, il fait 
se lever d'infinies puissances de senti- 
ments à l'espagnole. Du milieu de ces 
plaideurs prosaïques, son cœur s'élève 
pour hausser à l'éternel une mince anec- 
dote. Au curé Nunez qui nous raconte 
son miracle, nous répondons : a Croyez- 
vous? » Mais quand c'est Greco qui 
parle, il nous mène dans une région où 
le scepticisme perd ses droits. 



l8 GRECO 

Le sérieux de ces monotones figures, 
aussi bien que cette couleur froide rele- 
vée de contrastes brûlants, éveille vive- 
ment notre rêverie, nos désirs de vie 
contemplative. Devant cette composition 
bizarre, d'une vie nerveuse incompa- 
rable, pourquoi me suis-je souvenu de 
la mince chanson arabe qui se perdait, 
la veille, dans les ténèbres de ma pre- 
mière soirée tolédane? Je ne sais com- 
bien de temps, à Santo Tome, ce pre- 
mier jour, je me serais complu à ces 
appels mystiques, si je n'avais suivi avec 
effroi l'agitation des petits bedeaux qui 
m'avaient ouvert l'église. Ils prome- 
naient sur la toile des chandelles incli- 
nées, et d'une telle manière que l'on 



ou LE SECRET DE TOLEDE 



pouvait tout craindre du mépris évident 
qu'ils marquaient pour la partie supé- 
rieure de la composition. 11 faut les 
avoir vus, ces petits rats de sacristie, 
leurs longues baguettes à la main, 
désigner la gloire où apparaissent 
Jésus-Christ, la Vierge et le comte 
d'Orgaz tout nu, et répéter avec aplomb : 
c( Démente ! C'était un fou ! » 

La folie du Greco ! Une si grossière 
objection, qui trouve quelque force 
devant d'autres toiles du peintre, vient 
se briser ici contre tant de gravité et 
de noblesse. Beaucoup de bons connais- 
seurs affirment que le Greco avait du 
génie, mais qu'il avait perdu la raison. 
Pour moi, dès ce premier abord, je me 



20 GRECO 

sentis devant une âme forte et singu- 
lière, qu'il est raisonnable de tenir en 
défiance, mais plus raisonnable encore 
d'écouter attentivement. Je me promis 
d'étudier ce beau problème espagnol, 
en me faisant raconter sa vie et en pour- 
suivant au fond des églises toute la 
série de ses tableaux. 



CHAPITRE DEUXIEME 



LA VIE DU GRECO 



CHAPITRE DEUXIÈME 

LA YIE DU GREGO 

Les érudits s'accordent pour croire 
que le Greco naquit dans l'île de Crète, 
entre i545 et i55o, mais ils n'ont trouvé 
aucune trace de son village natal, de sa 
famille ni de sa première formation. Il 
semble qu'il ait été l'un de ces nom- 
breux jeunes gens qui venaient des îles 
rejoindre a Venise leurs aînés déjà 



2lx 



GRECO 



riches et considérés. Autour de l'église 
de San Giorgio, ces Grecs formaient une 
colonie de plus de quatre mille âmes. 
Verriers, miniaturistes, enlumineurs, ils 
gardaient le dépôt des traditions byzan- 
tines. On a justement rapproché la 
palette du Greco, où le blanc et le noir 
dominent, de celle des vieux artistes 
byzantins, telle que la décrit un célèbre 
manuscrit du Mont Athos. 

Le premier document positif que nous 
possédions sur cet artiste mystérieux, 
c'est une lettre oii le \ieil enlumineur 
Giulio Clovio, un exotique lui aussi 
(Dalmate d'origine), demande au cardi- 
nal Alexandre Farnèse d'accorder un 
logement dans son palais de Rome « à 




Phot. Druet 

Le Christ dépouillé de ses yètements 
(Tolède, cathédrale) 



ou LE SECRET DE TOLEDE 20 

un jeune Candiote, élève du Titien et 
qui est un bon peintre ». 

Au palais Farnèse, le Greco peignit 
de très bons exercices d'école. On peut 
les voir aux musées de Naples et de 
Parme, dans la collection Beruete, à 
l'Escurial et puis à Londres ; on y saisit 
l'influence du Titien, du Tintoret, de 
Palma et de tout Venise. Cependant les 
peintres commençaient de surabonder à 
Rome. Le Greco entendit les appels de 
la riche Espagne et, vers iByB, passa 
en Castille, à Tolède, où il était sûr 
d'obtenir de l'ouvrage. 

Il allait de plus y trouver des modèles 
et une manière de sentir qui s'accordait 
avec sa nature. 



26 GhECO 

Philippe II venait de fixer la vie 
administrative à Madrid et dans son 
Escurial. Mais la très noble, très loyale, 
impériale Tolède, sur son âpre côte, au 
milieu de ses ruines romaines, de ses 
basiliques wisigothes, de ses mosquées 
arabes, de ses églises et de ses palais, 
demeurait l'âme de l'Espagne. 

Un immense mobilier d'art encombrait 
sa cathédrale ; elle ne manquait que de 
tableaux en harmonie avec son caractère ; 
elle attendait, réclamait son peintre. 
Quand le Greco fit son déballage, les 
chanoines lui commandèrent immédiate- 
ment ce Partage de la tunique du Christ 
qu'on admire toujours dans leur sacristie. 



ou LE SECRET DE TOLEDE 27 

C'est une œuvre de grand style, 
splendide et pleine, toute ramassée 
autour de la noble tristesse du Christ, 
dont la tunique est rouge. Un seigneur 
vêtu d'une armure ardoisée se tient à sa 
droite. Ce fier personnage à la figure 
basanée exprime la pensée de toute la 
composition. Il reste en dehors des inci- 
dents ; il subit, il médite, il connaît qu'il 
participe à ce qui devait arriver. Derrière 
le Christ et ce chevalier, son témoin, sur 
des fonds qui rappellent la cuirasse du 
chevalier, s'enlèvent et se pressent les 
piques et les plumets de la multitude. 
Cette canaille d'ailleurs, ne parvient pas à 
troubler de son haro le magnifique exemple 
de dignité que fournit le premier plan. 



28 GRECO 

Les influences italiennes persistent 
dans ce début du Greco à Tolède comme 
dans les travaux qu'à la même époque, 
il exécutait pour Santo Domingo el 
Antiguo. C'est l'éternelle histoire de 
l'originalité qui se cherche (i). Après une 
série d'œuvres obscures, un Balzac écrit 
les Chouans, vrai chef-d'œuvre, mais 
encore sous l'influence de Walter Scott ; 
il ne se trouve décidément que le jour 
oii il se tourne à décrire la vie moderne. 
Ainsi Greco découvrit son génie dès 
qu'il imagina de peindre les nobles Cas- 
tillans. Le Martyre de saint Maurice et de 
ses compagnons qu'il peint pour Phi- 

(i) Voir note 1, page 175. 



ou LE SECRET DE TOLEDE 29 

lippe II, de i58o à i58/i, atteste qu'il 
connaît maintenant sa voie : c'est d'ex- 
primer d'une manière réaliste les spas- 
mes de la vie de l'âme. 

Cette conception était d'accord avec 
les mœurs d'un roi qui allait orienter la 
peinture vers le pathétique moral et la 
conduire du Titien à l'école de Séville. 
Pourtant le Martyre de saint Maurice ne 
semble pas avoir pleinement satisfait 
Philippe IL II ne crut pas pouvoir mettre 
sur Fautel la toile du Greco ; il se tourna 
vers le Florentin Romulo Cincinnato qui 
lui fournit une composition médiocre, 
mais non objectionnable. Les deux œuvres 
rivales se voient toujours au couvent de 

San Lorenzo de l'Escurial. Celle de l'Ita- 

2, 



3o GRECO 

lien, sur Tautel des saints martyrs ; celle 
du Greco, dans la salle capitulaire. Tout 
naturellement le visiteur cherche à se 
rendre compte du mécontentement du 
roi. Le Greco avait à peindre l'histoire 
fameuse de ces soldats chrétiens qui, 
sommés par l'empereur romain de sacri- 
fier aux dieux, ne voulurent ni céder 
ni se révolter et acceptèrent le martyre ; 
il ne vit pas leur mérite dans l'accepta- 
tion de la mort, — en cela des milliers 
de confesseurs les avaient égalés, — 
mais il rêva de glorifier que leur chef 
Maurice eût obtenu par son discours le 
sacrifice de toute sa légion. C'est pour- 
quoi il peignit dans de belles propor- 
tions, bien au premier plan, le concilia- 



ou LE SECRET DE TOLEDE 3l 

bule de saint Maurice et de ses compa- 
gnons, et puis, fort en retrait, le saint 
suivi de son état-major et d'une escorte 
d'anges, musiciens et chanteurs, qui s'en 
va consolant, un à un, les soldats et qui 
reçoit leurs têtes, à mesure que l'exé- 
cuteur les tranche. 

On comprend que Philippe II, acces- 
sible pourtant aux graves songeries, 
puisqu'il leur consacrait la masse solen- 
nelle des bâtiments de son Escurial, ait 
été surpris par cette magnifique extrava- 
gance d'un tableau tout intellectuel. 

Greco, ajustant mieux son but, allait, 
au lendemain même de cette demi-réus- 
site atteindre son point de perfection dans 
le fameux Enterrement du comte d! Or gaz. 



32 GRECO 

Voilà son chef-d'œuvre populaire. 
C'est la gloire. A cette date, en i58/l, 
une vogue immense lui vient. Dès lors, 
il fournit les couvents et les églises 
de Sainte Madeleine, de François dH Assise, 
de Véronique tenant le Voile, et il por- 
traiture l'élite de la société castillane, 
en même temps qu'il invente ses grands 
poèmes de peinture mystique. 

Durant plus de trente ans, Tolède a 
possédé dans le Greco un de ces artistes, 
comme l'Italie de la Renaissance en a 
tant connu, qui ne s'enferment pas 
dans un seul art. Ce grand peintre sculp- 
tait, bâtissait, écrivait. 

Mais comment le juger dans ces difPé- 



ou LE SECRET DE TOLEDE 33 

rents ordres? Un malin génie s'est 
acharné sur ses travaux d'écrivain, de 
sculpteur et d'architecte. 

Que sont devenus ces manuscrits où 
le Greco développait ses idées sur l'art 
de la peinture? Pacheco, si peu suspect 
de sympathie pour le vieux maître, 
déclare qu'ils étaient d'un grand philo- 
sophe. Peut-être les retrouvera-t-on 
quelque jour au fond d'un couvent 
ou bien dans une bibliothèque de cha- 
pitre. 

Ses sculptures aux formes sveltes, 
parfois même quintessenciées et subtiles, 
témoignaient d'une passion concentrée. 
Il atteignait, dit-on, une sorte de beauté 
fatale, en cherchant à tout prix l'exprès- 



3^ GRECO 

sion personnelle. A la fin du dix- 
huitième siècle, dans l'église des Fran- 
ciscains d'IUescas, petite ville sur la 
route de Madrid à Tolède, et qui joue 
un grand rôle dans les romans picares- 
ques, on voyait encore la plus impor- 
tante de ses œuvres sculpturales : les 
tombeaux des fondateurs du monastère, 
Gédéon de Hinajosa et sa femme Dona 
Catalina Yelasco. C'étaient deux niches 
de marbre blanc, ornées de pilastres et 
de frontons, oii les deux donateurs 
étaient agenouillés dans l'attitude de la 
prière. Sur les côtés se trouvaient les 
pleureuses... Cette description donne 
l'idée d'un tombeau de la Renaissance 
italienne, oii manquent la tristesse et 



ou LE SECRET DE TOLEDE 35 

l'angoisse de la mort si bien senties par 
le moyen âge. On aime à croire que le 
Greco avait su mêler son âme à ce 
décor, mais c'est une hypothèse ; il ne 
reste rien de ces tombeaux. Jugerons- 
nous de son talent sur les figures des 
deux apôtres qui ornent le grand réta- 
ble dans l'église de la Caritad? C'est de 
l'art italien, élégant, animé toutefois 
d'une vie assez expressive et doulou- 
reuse... Nous fierons-nous aux statues 
qui décorent le rétable de l'église de 
l'hôpital d'Afuera? Quelques-unes doi- 
vent être du Greco, Mais lesquelles ? 

îSon œuvre architecturale n'a guère 
moins souffert. Dans l'église San Yin- 
cente de Tolède et à l'hôpital d'Afuera, 



36 GRECO 

on peut voir ses rétables ; mais il me 
semble que l'on a cessé de lui attribuer 
l'hôtel de ville de Tolède, conçu dans 
ce noble style greco-romain , fort à la 
mode en Italie à la fm du seizième 
siècle. 

Ces divers travaux incertains m'au- 
torisent, je pense, à conclure que le 
Greco, quand il ne voit pas une occa- 
sion de produire son âme, se réfugie 
dans un travail correct, expert, pon- 
déré, voire glacé. Hors ses jours d'émo- 
tion, ce n'est plus qu'un galant homme 
qui travaille avec maîtrise sans chercher 
l'effet. 

Ainsi, des jours et des œuvres sub- 
mergés par les ténèbres, tel est le sort 



ou LE SECRET DE TOLEDE 87 

de Greco. Il double d'un personnage 
énigmatique le mystère de son art. C'est 
seulement au cours de l'année 1908 qu'un 
érudit espagnol, Manuel B. Gossio, a 
réussi à nous fournir quelques préci- 
sions. Essayons de saisir les points bril- 
lants qu'il est, tant bien que mal, par- 
venu à dégager. 

Et d'abord quel visage avait donc le 
Greco ? Faut-il le reconnaître aux côtés 
de Michel-Ange, du Titien et de Glovio, 
dans les Marchands du Temple? Est-il le 
Centurion du Partage de la Tunique, et 
le saint Joseph de la Sainte Famille du 
Prado ? L'avons-nous dans sa grave 
maturité, parmi les seigneurs qui ren- 



38 GRECO 

dent les derniers devoirs au comte dOr- 
gaz? Est-ce vraiment son visage de son- 
geur émacié que possède M. Beruele? 
Je l'admets. Je crois que nous avons 
dans cette émouvante série la suite des 
états d'une grande âme qui se forme. 
Le Greco doit être cet homme tout de 
finesse, de nervosité, la tête légèrement 
inclinée à gauche, du type écureuil, si 
j'ose dire, mais ennobli de rêverie reli- 
gieuse : une figure silencieuse, appliquée 
(et peut-être neurasthénique). 

On sait depuis hier qu'il habitait, non 
loin de Santo Tome, au milieu de la 
juiverie. Ces pierres écroulées abritèrent 
successivement le fameux argentier 
Samuel Lévy et le magicien marquis 



ou LE SECRET DE TOLEDE Sq 

de Villena. L'imagination populaire 
fouille encore ces décombres pour y 
découvrir la trace des trésors de l'un et 
des opérations diaboliques de l'autre. 
Depuis les arceaux de ces ruines, M. La- 
fond, le conservateur du Musée de Pau, 
et l'un des hommes de France les plus 
familiers avec l'art espagnol, a reconnu 
les collines grises qui composent fré- 
quemment les fonds dans les tableaux 
du Greco. En s'approchant de sa fenê- 
tre, le peintre apercevait, près du pont 
d'Alcantara, la fameuse machine inven- 
tée par l'Italien Juanelo, mécanicien de 
Charles-Quint, pour monter l'eau du 
Tage au sommet de la ville. Cette ma- 
chine, qui s'appelait Artificio de Juanelo^ 



40 GRECO 

était célèbre dans toute l'Espagne, et 
l'on faisait le voyage de Tolède pour 
l'admirer. Je ne doute pas que ce ne 
soit elle que le Greco représente dans 
la roue mystérieuse qu'on aperçoit au 
fond du Saint Martin partageant son 
manteau avec un pauvre. Comme Vinci, 
Greco s'intéressait à l'art de la mécanique. 
Tout naturellement il se plut à peindre 
un appareil construit sous ses yeux et 
que les écrits du temps proclament à 
l'envi une des merveilles du monde (i). 
Au milieu de cette juiverie, le peintre 
vivait fastueusement avec sa famille et 
de nombreux élèves. Nous avons un do- 

(i) Voir note II, page 179. 



ou LE SECRET DE TOLEDE ^l 

cument sur cet intérieur, un véritable 
tableau de genre. Trois femmes de tous 
âges et qu'un beau chat surveille, s'oc- 
cupent à broder et à filer, tandis qu'une 
quatrième soutient sous les bras un 
enfant. 

Ce tout petit garçon, qui sera le Saint 
Martin de la chapelle de San José et le 
délicat adolescent qui déploie le plan de 
la ville dans la Vue de Tolède, paraît 
bien être Georges-Manuel Theotocopuli, 
le fils du Greco. 

Comme son père, Georges-Manuel 
fut à la fois peintre, sculpteur et archi- 
tecte. On a telle copie du Partage de la 
Tunique, puis un Saint Pierre et saint 
Paul que l'on croirait du Greco, n'était 



42 GRECO 

la signature de son fils. Et sans doute 
qu'il a exécuté beaucoup des répliques 
qui encombrent aujourd'hui le marché. 
Pour nous faire de ce jeune homme 
une idée intéressante, il faut concevoir 
sa vie comme tout entière enfermée 
dans la chapelle mozarabe de la cathé- 
drale. 

Cette chapelle est une des plus pré- 
cieuses traditions de Tolède, une relique 
du temps des Maures. Elle perpétue la 
constance de ceux qui, sous la domi- 
nation musulmane, gardèrent leur sang 
et leur foi. La se conservent des usages 
liturgiques spéciaux, d'origine orientale, 
apportés en Espagne, aux premiers temps, 
par les barbares Goths ; et là viennent 




La dame à Thermine 

(Glasgow, coll. Stirling-Maxwell) 



ou LE SECRET DE TOLEDE 43 

encore prier, au début du vingtième siècle, 
quelques familles mozarabes de loules 
conditions. Georges-Manuel eut à cons- 
truire la coupole et la lanterne de ce 
sanctuaire vénérable. Quoique ses plans 
parussent trop hardis aux hommes du 
métier, il Jes fil agréer des chanoines et 
les conduisit k bonne fin. C'est tout ce 
que nous savons sur le fils du Greco, 
qui mourut assez jeune. Cet emploi de 
sa vie lui donne quehjuc chose de poé- 
tique. Je songe au fils de A iclor Hugo, 
François-Victor, qui, pour grandir en- 
core la gloire de son nom, se consacre 
au service de Shakespeare, ([u'il honore 
comme une des sources de son père. 
On regarde avec sympathie Georges- 



44 GRECO 

Manuel protéger ce culte mozarabe. 
Il y vénère une tradition composite oii 
s'est nourrie le génie du Greco. Quel 
geste charmant dans l'ombre, celui de 
ce jeune homme qui recouvre d'une 
coupole les eaux qui sourdent du sol 
antique de Tolède ! 

La fille du Greco est plus romanesque 
encore que Georges-Manuel. C'est elle 
le petit page de V Enterrement du comte 
dOrgaz ; c'est elle, l'enfant Jésus qui 
chemine craintivement appuyé contre 
le Saint Joseph (de l'église San José) 
dans un sentier des environs de Jérusa- 
lem ; c'est elle surtout, ce noble et 
grave portrait de jeune femme qui fut 
vendu avec la collection du roi Louis- 




Phot. Aaderson 

Saint Maurice et la légion thébaine 
(Monastère de l'Escurial) 



ou LE SECRET DE TOLEDE 45 

Philippe, à Londres, en i853, et qui 

appartient aujourd'hui à Sir John Stir- 

ling Maxwell. Quel livre d'amour, si 

l'on recueillait les noms de tous ceux 

qui Font aimée ! Le jeune Ghasseriau 

en fut épris. Mais parmi les folies qu'elle 

a suscitées, la plus étonnante est encore 

de Férudit Buchon qui, dans son Atlas 

de la Principauté française de M orée, 

donne, entre deux croquis de forteresses 

franques, cette charmante figure comme 

un modèle du a vrai type grec ». 

On connaît les heaux yeux, l'ovale 

pur, le teint mat de la fille du Greco, 

mais, de sa voix et des sentiments de 

cette émouvante fiévreuse, rien ne nous 

est parvenu. 11 est assez décent que chez 

3. 



l\6 GREGO 

le peintre de la profonde Tolède mi- 
catholique, mi-arabe, la fille de la mai- 
son soit voilée (i). 

Avons-nous des lumières plus com- 
plètes sur son atelier, sur l'équipe de 
ses élèves et sur son enseignement, 
dont l'influence agit jusque sur le grand 
Yelazquez? Nous savons que l'on voyait 
chez lui Fra Juan Bautista Mayno, 
dominicain de grande vertu, qui traitait 
les portraits avec une si belle douceur 
et tant d'amour, que, sans rien négliger 
de la ressemblance, il donnait aux plus 
vieilles et aux plus laides de la grâce et 

(i) Voir noie HT, page i8o. 




Phot. H.infstaengl 



Le Cardinal Gaspar de Quiroga 
(Londres, National Gallery) 



ou LE SECRET DE TOLEDE l\'-J 

de la jeunesse ; — le graveur Diego de 
Astor, de qui je volis souhaite que vous 
trouviez une estampe, un saint François 
agenouillé tenant une tête de mort, 
d'après le Greco, ou les planches pour 
l'histoire de Santiago ; — Orrente ; — 
Antonio Pizzaro ; — et puis son disciple 
préféré Luis Tristan qui, d'après la 
dizaine de tableaux que j'ai vus au cou- 
vent de Santa Clara la Real, me semble 
bien surfait. 

Un texte de Pacheco nous ouvre quel- 
ques vues sur l'enseignement que ces 
jeunes artistes recevaient de leur maî- 
tre. Ce peintre et critique sévillan vint 
un jour à Tolède visiter le Greco, alors 
âgé de soixante à soixante-dix ans, qui 



48 GRECO 

le mena dans une pièce remplie de ma- 
quettes en terre de ses sculptures, puis 
dans une seconde pièce oii se trouvaient 
les esquisses de tous ses tableaux. Et 
l'honnête Pacheco s'étonne fort. « Qui 
croirait, écrit-il, que Domenico Greco 
esquissât ses ouvrages, les retouchât à 
maintes reprises, afin de séparer et de 
désunir les teintes, pour donner ainsi à 
ses toiles leur aspect de cruelles ébauches, 
et pour simuler une plus grande liberté 
de facture, une plus grande puissance. » 
Ce qu'un profane croit saisir dans 
cette brève indication, c'est que le Greco 
se préoccupait fort d'éviter le rondouil- 
lard et de trouver l'expression crue, 
immédiate, directe. 



ou LE SECRET DE TOLEDE 4 9 

Pacheco demanda encore au Greco ce 
qui doit l'emporter du dessin ou de la 
couleur. Le vieux maître répondit que 
c'était la couleur, puis il déclara que 
« Michel-Ange était un bon homme, 
mais qu'il ne savait pas peindre ». Ce 
qu'il faut entendre, je crois : (c Michel- 
Ange est un véritable homme (au sens 
où Napoléon dit à Gœthe : Vous êtes un 
homme, monsieur de Gœthe), mais il 
ne fait pas proprement de la peinture, il 
dessine des groupes statuaires. » 

On sait par ailleurs que Greco se fai- 
sait de son art une très haute idée. 

Un jour, les Hiéronymites du monas- 
tère de Santa Maria de la Sisla (dont 
l'emplacement se voit encore à une demi- 



5o GRECO 

lieue de Tolède), le prièrent de leur 
fournir une Cène. D'accord avec eux, il 
passa la commande à son cher Luis 
Tristan. Celui-ci, le travail fait, demanda 
deux cents ducats. Les moines admirè- 
rent la toile, mais d'un si jeune artiste, 
le prix leur semblait trop élevé. On 
recourut à l'arbitrage du Greco. A peine 
le Maître eut-il vu le tableau, qu'il se 
jeta, la canne levée, sur son élève, en 
l'appelant a vaurien et déshonneur de la 
peinture ». Les bons moines s'interpo- 
sèrent : un si jeune homme était excu- 
sable de ne pas comprendre la valeur de 
l'argent. Mais le Greco continuait : « Ce 
mauvais fds nous trahit de lâcher une si 
belle toile à moins de cinq cents ducats. 



ou LE SECRET DE TOLEDE Dl 

et je veux qu'il l'emporte chez moi, 
si vous ne lui comptez de suite son 
argent. » 

Ce singulier homme tenait tête à l'In- 
quisition elle-même. Les théologiens lui 
cherchèrent des difficultés sur ce quil 
agrandissait les ailes des anges. Disons- 
le en passant, il avait raison : il ne faut 
pas d'ailes (et puisqu'il s'agit de surna- 
turel personne ne demandera d'explica- 
tion) ou hien il en faut à la mesure du 
corps. Quoi qu'il en soit, accusé d'avoir 
manqué aux règles canoniques dans cer- 
tains de ses tableaux, Greco plaida et 
gagna son procès. Phidias avait été moins 
heureux à Athènes. 

Je soumets aux membres de la Société 



52 GRECO 

des Beaux-Arts le système que le Greco 
employait avec ses clients. Il ne vendait 
pas ses tableaux, il les donnait en gage 
contre une somme d'argent, sous réserve 
de les reprendre s'il lui convenait de 
rembourser. Et ces messieurs pourraient 
encore faire leur profit de la belle résis- 
tance qu'il opposa, au début du dix- 
septième siècle, à l'impôt sur le travail. 
Le collecteur voulait exiger de lui un 
droit sur les commandes qu'il exécutait 
à Illescas. Il refusa de payer et porta le 
litige devant la Cour royale, qui lui 
donna satisfaction et déclara exempts de 
tous impôts les trois nobles arts de la 
peinture, de la sculpture et de l'archi- 
tecture. 



ou LE SECRET DE TOLEDE 53 

De ces faits, il résulte bien que le 
Grèce apportait des idées étrangères dans 
Tolède. Ses mœurs aussi semblaient 
bizarres. Jusepe Martinez le bkime d'a- 
voir « tenu à gage dans sa maison, pour 
profiter de toutes les jouissances à la 
fois, des musiciens qui jouaient pendant 
qu'il prenait ses repas ». Quelle musique 
voulait-il entendre? Une musique d'es- 
prit et de couleur arabes? Ou bien cet 
art énergique, hautain, que j'ai pressenti 
un soir, en écoutant des voix alternées 
dans les ténèbres du monastère au Mont- 
serrat? On donnait alors, j'imagine, dans 
les églises de Castille, des morceaux 
écrits pour flatter le délire mélancolique 
du roi Philippe II. Seule aujourd'hui la 



5/ï GRECO 

Chapelle Sixtine les a recueillis. Ils 
valent pour exprimer le cœur de l'Es- 
pagne, aussi bien que les peintures d'un 
Morales, d'un Zurbaran. Mais je crois 
que le Greco avait un faible, cet artiste 
nerveux et d'une élégance un peu levan- 
tine, pour les chansons sèches et tristes, 
qui naissent d'un sol pierreux au bour- 
donnement de la guitare. 

Le soir, il les écoutait chantées par 
des mendiants et des porteurs d'eau, 
quand il passait le pont Saint-Martin 
pour s'en aller aux clgarrales, dans les 
jardins qui sont placés sur la cote en 
demi-lune, au sud-ouest de Tolède. 

Là s'élevait, pour parler comme un 
poète de l'époque, une maison cham- 



ou LE SECRET DE TOLEDE 55 

pêtie c( bâtie suivant les plans et une 
invention de Crète ». 

Entendez par là que Grèce s'était 
chargé d'embellir pour l'opulent cardi- 
nal archevêque Sandoval v Rojas, le 
cigarral de Buena Vis ta. 

Auprès du Tage, parmi des jardins 
plantés d'orangers, de châtaigniers et de 
pins, où présidaient les statues des nym- 
phes, les chevreuils erraient le long des 
étangs. Le passant peut voir encore 
quelques vestiges de ce beau luxe. Et la 
vie qu'on y menait, Tirso de Mohna 
nous l'indique dans ses Cigarrales de 
Tolède, de la môme manière que Boc- 
cace nous donne l'image d'une villa mé- 
dicéenne au-dessus de Florence. 



56 GRECO 

Dans le Cigarral de Buena Yista, le 
Greco, chaque soir, retrouvait les plus 
gracieux esprits de la ville et les belles 
Tolédanes qui, suivant un pieux ami de 
sainte Thérèse, « disent plus en un mot 
qu'un philosophe d'Athènes en un 
livre ». Il y vit passer, à côté de ce 
Tirso de Molina, l'admirable dramaturge 
de la légende de Don Juan, Lope de 
Vega, excellent prêtre, génial fabricant 
de comédies de cape et d'épée, dont il 
serait puéril de blâmer la fougue amou- 
reuse ; — le père Ribadeneira, l'ami et 
le mémorialiste d'Ignace de Loyola ; — 
le frère Hortensio Félix Paravicino y 
Arteaga, de Tordre des Trinitaires, qui 
écrivit des romances lyriques, subtiles et 




Phot. Durand-Ruel 

Le grand Inquisiteur Don Fernando Nino de Giievara 
(New York, coll. Havemeyerj 



ou LE SECRET DE TOLEDE 67 

mystiques ; — le savant jurisconsulte 
Covarrubias ; — le poète conquistador 
Ercilla, élève de Stace et de Lucain, pre- 
mier explorateur de la Patagonie, et qui 
chanta ses exploits dans une ce œuvre 
plus sauvage que les nations qui en 
font le sujet » ; — Baltazar Gracian, 
prosateur obscur, prolixe et profond, qui 
peignait les scènes romanesques de la 
vie pour aider à l'éducation des héros ; 
— leur maître k tous, Gongora, le 
fameux prêtre cordouan, d'un patrio- 
tisme et d'une foi farouches, qui com- 
posait des romances moresques, froides, 
étincelantes et brodées k l'infini ; — puis 
enfin Cervantes. Et, dans les mêmes 
années, sainte Thérèse, à Tolède, faisait 



58 GREGO 

œuvre de fondatrice et de poète génial. 
Greco nous a laissé les portraits d'un 
certain nombre de ces personnages. Je 
me plais à rêver d'un salon, dans le 
cigarral de Buena Msta restauré, où ils 
seraient tous réunis, cardinaux, poètes 
couronnés de lauriers, médecins, juris- 
tes, femmes romanesques, innombrables 
moines et seigneurs, toute cette société 
tolédane, aujourd'hui dispersée dans les 
collections publiques ou privées. Et je 
sais bien à qui je donnerais la présidence 
de cette grave assemblée, c'est au bien- 
heureux Jean d'Avila, l'auteur de ce 
fameux livre de direction spirituelle 
^iAudi, Filla », qu'il écrivit pour engager 
une fdle d'honneur de la reine à renoncer 



ou LE SECRET DE TOLEDE 69 

au monde, en lui développant cette sainte 
pensée des Ecritures : «Ecoute, ma fille, 
vois et prête l'oreille, oublie ton peuple 
et la maison de ton père, et le Roi conce- 
vra de l'amour pour ta beauté. » Le por- 
trait de ce grand mystique serait bien à 
sa place pour présider un tel cénacle, ex- 
pression la plus élevée de l'âge d'or 
espagnol, en même temps qu'il nous 
ramènerait sur la pensée religieuse, qui 
paraît l'essence même du talent de Greco. 

Le peintre de V Enterrement du comte 
dfOrgaz mourut vers sa soixante-seizième 
année. Sur les registres de la paroisse 
de San Bartolomé de Tolède on lit : 
« Le 7 avril i6i/i, mourut Domenico 



60 GRECO 

Greco, sans testament. Il fut enterré à 
Santo Domingo El Antiguo. Que Dieu 
ait son âme. » Nous savons par Jusepe 
Martinez, qui rédigea ses Discours sur 
rArt peu après, que le Greco laissait en 
mourant, a pour toute richesse, deux 
cents tableaux ébauchés ». Ne sont-ce 
pas ces tableaux ébauchés que nous voyons 
passer de fois à autre, et qui ébranlent 
notre confiance en la solide raison du 
peintre ? 

Le Greco précédait de deux années 
Cervantes dans la tombe. Cette date est 
un des rares points positivement établis 
de sa biographie. Ses jours sont voilés ; 
il n'est pas mieux connu dans ses années 
de gloire que dans sa jeunesse ; le temps 




Phot. Aaderson 



Le Songe de Philippe II 
(Monastère de l'Escurial) 



ou LE SECRET DE TOLEDE 6l 

a recouvert d'ombre plusieurs aspects de 
son génie ; et l'on arrive à se convaincre 
que, pour atteindre ce personnage énig- 
matique, il n'est que la rêverie devant 
ses tableaux, difficiles d'ailleurs à décou- 
vrir dans l'obscurité et sous la poussière 
des profondes chapelles de Tolède. 



CHAPITRE TROISIEME 



ME8 HEURES TOLEDANES 



EN FACE DE TOLEDE 



LA CATHEDRALE DE TOLEDE 



A TRAVERS LES RUES DE TOLEDE 



LA MUSIQUE SUR LA PROMENADE 



CHAPITRE TROISIÈME 

MES HEURES TOLÉDANES 

Je n'essaierai pas de décrire la Tolède 
que vit le Greco à la fin du seizième 
siècle. Ces brillantes évocations, ana- 
logues à des cavalcades historiques, pro- 
curent à l'âme peu de profit. Elles ne 
peuvent nous mener au cœur de notre 
sujet. Pour nous rendre sensibles les 

influences morales que subit le Greco, 

4. 



66 GRECO 

je tenterai, plus modestement, d'expri- 
mer mon sincère amour de sa ville. 

Dans Tolède, j'ai vécu une certaine 
vie toute livrée aux influences du lieu et 
telle que, dans mon souvenir, certaines 
de mes heures se plaçant auprès des 
tableaux du Grèce forment une suite k 
son œuvre. Aussi je voudrais, avec abon- 
dance et presque sans ordre, parler de 
Tolède, et là-dessus oser trente digres- 
sions qui nous ramèneront toujours h. 
mieux comprendre le Greco. 

Je n'ai que trop attendu I Combien, 
jadis, avec éloquence j'aurais dit mon 
amour, quand je l'éprouvais ! Aujour- 
d'hui, je regrette d'avoir, par crainte 
d'être insuffisant, toujours ajourné l'ex- 



ou LE SECRET DE TOLEDE 67 

pression d'une telle flamme. Si j'aime 
encore Tolède, c'est surtout d'être une 
grande part de ma vie passée. 

Par trois fois j'accourus entendre la 
chanson de l'Espagne. Dès la frontière 
elle m'attendait, cette chanson qui s'en 
va éveiller la tristesse pour lui dire de 
se résigner. Elle était tapie, je m'en sou- 
viens hien, dans le coin d'une petite 
gare. Par Burgos, si froide et gothique, 
par Valladolid où gisent toutes les pou- 
pées de sacristie, par la sainte Avila, cette 
faible chanson, de jour en jour s'ampli- 
fiait, se chargeait de sens. A Tolède, 
je fus rejoint par un air qui vient du 
midi. Comme d'autres au fond des 
terres, tressaillent, s'ils ont senti la 



68 GRECO 

brise salée de l'Océan, j'avais respiré 
l'Orient. 

Depuis trois siècles qu'elle se ruine, 
cette ville a gardé sa tradition, elle 
s'effondrera avant que de se démentir. 

Au temps du Greco, elle était bien 
cette même ville que je vois, ce même 
fleuve qui s'écoule devant mes yeux ; elle 
demeure toujours la cité bâtie sur un roc 
de granit, âprement cernée par le ravin 
profond du Tage. Au milieu d'un pays 
immobile, elle forme aujourd'hui encore 
une énorme grappe, une ascension com- 
posite d'églises, de couvents, de maisons 
gothiques, de couloirs arabes haussés et 
rétrécis. Et ses pierres continuent de 
dire les mêmes choses qu'avait entendues 




Phot. Andeiioi 



Le Christ portant sa croix 
(Madrid, Musée du Prado) 



ou LE SECRET DE TOLEDE 69 

Greco et qu'il fortifie du discours abon- 
dant de ses tableaux dans les chapelles 
délabrées. Les raisons de Tolède ! c'est 
un superbe dialogue entre la culture 
chrétienne et l'arabe qui s'assaillent, puis 
se confondent. 

Ceux qui nourrirent leur sang des 
beautés de l'Espagne savent que rien 
n'est inactif sur cette terre africaine. 
Tout collabore à leur plaisir dans la série 
de ses merveilles, depuis la haute cour- 
toisie des Lances jusqu'à la plus indi- 
gente des manolas parée d'un œillet. Et 
s'ils retrouvent dans le Sud- Express 
l'accent rauque d'une Castillane, s'ils 
voient les terres stériles de la Sierra 
courbée sous le vent, les voilà déjà qui 



70 GRECO 

frémissent: soucis, pensées, tout a som- 
bré, comme chez un garçon de vingt 
ans, au coup de talon d'une jeune dan- 
seuse animale, qui lève ses bras dorés où 
claquent les castagnettes. 



EN FACE DE TOLÈDE 

Pour prendre une vue d'ensemble de 
Tolède, à la fin de la journée, j'aimais 
descendre par rArai3al, gagner le dessous 
de la porte de Gambron et franchir le 
Tage sur le pont Saint-Martin, A ma 
droite, voici la Vega. 11 faut voir avec 
quelle fierté cette terre indigente ou 
négligente porte ses pauvres bouquets 
de campagne. C'est la fierté des paysans 
sur leurs ânes. Nous sommes bien dans 
le pays où arrogante, qui veut dire 



72 GRECO 

a porter beau » revient toujours comme 
un compliment. L'épais troupeau des 
chèvres dévastatrices regagne la ville en 
secouant leurs mille clochettes , tandis 
que leurs chevreaux s'attardent. Tout se 
noie dans la lumière. Le paysage à Fin- 
lînl déploie une couleur fauve, n'était 
un nuage vert sur un sol rougeâtre. Et 
voilà qui rend raison de la peinture 
espagnole. Cette terre écorchée émeut 
de la même manière qu'un Yelazquez 
ou qu'un Greco ; même teinte et même 
superbe. Tout manifeste une volonté 
implacable d'être de la beauté (i). 
Je m'engage dans un chaos de rochers 

(i) Voir noie IV, page i83 



ou LE SECRET DE TOLEDE 78 

OÙ s'étagent les fameux cigarrales, pau- 
vres vergers pareils aux bastides des 
Marseillais. Ils sont environ deux cents, 
tout enclos de pierres sèches, avec une 
petite maison au centre et un maigre 
feuillage dévoré de poussière. Une faible 
odeur, ce soir, s'exhale des genêts. Le 
long de ces penlcs pierreuses, qu'on 
appelle ici des rodaderos, lieux oh l'on 
roule, je m'achemine à la Virgen del 
Yalle, Xotre-Dame de la Vallée, petit 
ermitage placé sur la rive gauche en face 
de la ville. 

Depuis cette chapelle, on embrasse 
d'un regard le vaste roc que charge 
Tolède et qu'enserre le Tage. L'impé- 
riale Tolède se ramasse en pleine lu- 



7a GRECO 

mière sur cette dure montagne, dont 
elle épouse les saillies et ne couvre que 
le sommet. Les débris de ses palais 
courent largement au Tage et lui lais- 
sent, là-haul, une superbe position dor- 
gueilleuse en détresse. 

Comment rendre les grands mouve- 
ments monochromes de cette terre vio- 
làtre et ocreuse? Il faudrait marquer sa 
couleur et ses courbes, et puis aussi 
rendre sensibles des parties nourries, 
pesantes, où nul édifice n'est notable, 
mais qui précisément ont la beauté des 
grands espaces pleins en architecture. 

L'énorme rocher qui porte une ville 
si glorieuse est magnifiquement propor- 
tionné pour servir de monture à un tel 



ou LE SECRET DE TOLEDE 76 

diamant, et l'on reçoit une impression 
de plénitude et de force à voir ses pentes 
larges et décidées, ses noires aspérités 
que baigne le fleuve. 

Les maisons se tiennent sur le haut 
du roc et se découpent sur le ciel. Leurs 
murs d'un blanc cru ont un aspect d'O- 
rient, tandis que les toits se confondent 
avec l'immense teinte violette de toute 
la montagne. Cet entassement grandiose, 
où l'on s'étonne de voir, mêlés aux clo- 
chers des églises et aux terrasses des mo- 
nastères, tant de minarets de mosquées, 
l'Alcazar le domine. Construit d'un style 
lourd, il proclame : ce Je n'ai que faire 
d'être beau. Il me sulïit que les méchants 
tremblent et que les bons se rassurent. » 



76 GREGO 

Au centre du tableau, la cathédrale, 
comme un poids trop lourd, imprime à 
la montagne une sorte de fléchissement 
d'où coule vers le fleuve une traînée de 
maisons. Mais, sur la droite et sur la 
gauche, le socle puissant demeure nu et 
l'on voit son aranit sous les décombres 
qui glissent du faite. 

Netteté, immobilité, voilà les deux 
vertus de ce décor, où San Juan de Los 
Reyes, née d'un \œu des Rois Catho- 
liques, se tient à la poupe, d'une certaine 
manière si Ocre que je lui trouve, sinon 
la ressemblance , du moins la qualité 
d'une flamme d'étendard. 

C'est à l'instant du crépuscule que 
cette Tolède, depuis la Vierge de la Val- 



ou LE SECRET DE TOLEDE -77 

lée, devient extraordinaire. Quand le 
puissant support granitique de la ville 
est déjà tout dans le violet, les derniers 
rayons qui passent par-dessus les Sierras 
illuminent Tolède d'une flamme jaune 
où se mêlent de rares ombres. Bientôt 
les montagnes entrées dans le noir se 
découpent sur un ciel rouge qui enflamme 
la ville, puis en s'éteignant, la laisse dans 
la nuit. Une à une, les lumières, comme 
des veilleuses devant des vierges saintes, 
piquent les ruines. Une émotion de beauté 
m'envahit. Un grelot lointain, le trot 
d'un mulet et puis, le dimanche, quel- 
ques bouffées de musique ébranlent toutes 
mes puissances intellectuelles. 

Je renonce à suivre ces Tolèdes suc- 



78 GRECO 

cessives, dont les splendeurs furtives s'a- 
cheminent à l'immobilité de la nuit. Il 
faudrait l'âme passionnée d'un Delacroix 
pour saisir et fixer en une seconde la mu- 
tabilité du ciel, des terrains, des édifices, 
et puis dans son gouffre, le Tage. Je sais 
du moins ce que nous dit ce coucher de 
soleil sur Tolède; il assemble toutes les 
formes, toutes les couleurs, tous les rêves 
pour nous parler d'une vraie vie à la- 
quelle nous nous croyons prédestinés et 
qu'il nous reste à conquérir... 

Quand nous rentrâmes k Tolède, quel- 
ques cloches sonnaient sur la ville appe- 
lant à la cathédrale les personnages du 
Greco. 



LA CATHEDRALE DE TOLEDE 



Cette cathédrale, qui, de loin, s'offre 
avec tant de magnificence, est si prise 
dans les maisons, que, de près, l'on voit 
seulement la façade du midi. Des écus- 
sons de marbre blanc s'y détachent sur 
un fond noir. Et ce contraste saisissant 
nous donne, dès l'abord, le même genre 
de plaisir, la même plénitude sensuelle 
qui s'exhale des vigoureux chevaux d'An- 



8o GRECO 

dalousie, d'une jeune Sévillane éclatante, 
ou bien des énormes œillets parfumés 
de Cordoue. 

Jamais je ne me suis lassé d'errer, à 
toutes les heures, parmi les chapelles de 
cette église grandiose. Elle nous offre 
indéfiniment des beautés surprenantes et 
pleines; notre grande satisfaction, c'est 
même qu'elle nous en offre trop : on 
fait ici de la surnourriture. 

Sous ces nefs d'une hauteur prodi- 
gieuse, j'accepte d'être submergé. C'est 
la poésie des grandes profondeurs. Si 
longtemps que je vive dans cette masse 
énorme, j'y ferais encore mille décou- 
vertes. Il arrive un moment où les livres 
que Ton préférait ne sont plus de beaux 




Phût. Giraudon 



Le Christ en croix 
(Paris, Musée du Louvre) 



ou LE SECRET DE TOLEDE 8l 

livres, parce qu'ils cessent de rien nous 
donner : nous leur avons tout pris. Qui 
pourrait donc épuiser ce vaste Pourana 
qu'est la cathédrale de Tolède? 

Où que se portent mes yeux, des ra- 
retés, des audaces m'assaillent, et jamais 
une médiocrité. Toute chose a du poids, 
porte la patine des siècles, a trouvé sa 
place immuable et s'harmonise avec l'en- 
semble. 

Dans cet édifice gothique, commencé 
par un architecte français, sous le règne 
d'une princesse française, tous les ateliers 
de l'Europe sont venus travailler, et pour- 
tant je connais par tous mes sens que je 
suis en Espagne. Cet amas de trésors, 

ce superbe amalgame donne une image 

5. 



82 GRECO 

parfaite qu'est la nationalité espagnole. 
Tout proclame ici le triomphe de l'or- 
gueilleuse Eglise militante qui créa cette 
âme composite. Je ne me lasse pas des 
drapeaux de Lépante. C'est une flamme 
de soie qui tombe des voûtes, bleue, se- 
mée d'étoiles d'or, peinte d'un grand 
Christ crucifié. Au-dessous, les écussons 
d'Espagne, du pape et de Venise en 
rouge. 

Quand je marche indéfiniment sur le 
vaste damier de marbre, alterné blanc et 
noir, entre les colossaux piliers, ce qui 
m'attire toujours, ce sont les grilles du 
Coro et de la Capilla Mayor, et puis, 
derrière, des masses sombres, des accu- 
mulations bien dressées, des magnifi- 



ou LE SECRET DE TOLEDE 83 

cences robustes, ardentes et rares, je 
m'approche, je touche ces marbres niel- 
lés d'or, ces caprices de métaux précieux, 
ces jaspes multicolores, ces bois sculptés 
par le génie. Quelle splendeur de ma- 
tière et quelle perfection de travail ! La 
Capilla Mayor est un orchestre de fer, 
d'argent, de marbre et d'or qui suscite 
tous nos désirs d'art et les satisfait. Chef- 
d'œuvre de hardiesse et de franchise, 
elle garde dans tous ses excès quelque 
chose de réah'ste et de direct, et tout en 
nous excitant, elle nous tonifie, nous 
remplit de santé (i). 

Des femmes en mantilles noires sont 

(i) Voir note V, page i84. 



84 GRECO 

agenouillées sur les dalles. Quelques 
étrangers s'assoient à la base des piliers. 
Nous sommes une centaine qui regar- * 
dons, à travers les grilles dorées, le prêtre 
dire sa messe, et j'appuie ma main sur 
la balustrade de jaspe, précieuse au tou- 
cher comme un beau corps de femme. 
Dans ce public de mendiants, de sacris- 
tains, de desservants et de curieux, il y 
a moins de protocole, mais beaucoup 
plus d'ardeur qu'on n'en verrait en 
France. Ce culte et toute la cathédrale 
présentent au plus haut point le carac- 
tère d'une chose vivante. Quand les trilles 
des sonnettes carillonnèrent pour l'Elé- 
vation, des pères firent se courber des 
marmots espagnols qui, de terreur, s'a- 



ou LE SECRET DE TOLEDE 85 

néantirent sur leur derrière, le front 
entre les jambes. 

Rien n'est plus beau que la cathédrale 
dans ces grands désordres disciplinés, 
quand l'orgue rugit, que le clergé pro- 
cessionne, que les enfants de chœur 
courent comme des estafettes. Tout fonc- 
tionne d'une manière souple, abondante, 
naturelle. Je n'assiste pas à des cérémo- 
nies figées. J'ai ici, en face de moi, le 
héros local, le prêtre. Autour de lui, la 
vie s'est maintenue toute franche à tra- 
vers les siècles. Elle me fait songer au 
genre d'activité qu'il y a dans notre Pa- 
lais de Justice. 

Je note de singulières libertés. Sur le 
pas de l'éghse, des bedeaux, des servi- 



86 GRECO 

leurs en surplis fument leur cigarette, 
puis retournent à leurs offices pieux. 
Durant la cérémonie, ceux qui balancent 
l'encensoir avec des gestes solennels ont 
des figures qui rient. Mais si petits sous 
les voûtes, rien ne compte que leur masse 
et leurs uniformes. Je vois leur grand 
âge et qu'ils ont des siècles : je ne les 
aperçois pas en tant qu'individus. Nul 
meilleur endroit pour comprendre l'his- 
toire de Tolède. 

Les prébendiers, dans leurs stalles, 
psalmodiaient. Soudain ils décampent. 
Dans ces vastes espaces obscurs, rien 
ne reste plus, que là-bas, au pied de la 
Vierge du Sagrario, des litanies soute- 
nues par l'orgue. J'entends couler ces 



ou LE SECRET DE TOLEDE 87 

litanies, comme on regarde glisser un 
fleuve. Ces chants s'écoulent depuis des 
siècles; je me tiens un instant sur leur 
bord, et puis d'autres, debout sur la 
berge, entendront ces mêmes chants na- 
silles par d'autres vicaires. Ce grand 
fleuve, dans son courant d'air, apporte 
une âme qui flotte, emplit la cathédrale. 
Assis sur l'un des innombrables rebords 
de pierre, de marbre ou de jaspe, j'ai 
passé de l'admiration à la rêverie. 

Le soir dans les églises est l'heure des 
vitraux. Le cathédrale de Tolède, que la 
nuit commence d'emplir, exagère son 
autorité jusqu'à devenir implacable. La 
voix d'un prédicateur anime ces demi- 
ténèbres. Quand ce prêtre si petit parle 



88 GRECO 

entre deux flammes brillantes dans une 
chaire d'or, ce n'est pas une religion 
tendre qui m'enveloppe, mais l'on va 
promulguer des décrets tout-puissants. 

Si vous préférez regarder un ballet, 
un opéra, allez au Transparent, derrière 
la Capilla Mayor. Il y a là des jeunes 
personnes en marbre, des princesses de 
théâtre qui chantent leur grand air. Fort 
galantes beautés I Désirez-vous de voir 
leurs jambes, approchez; en voici une 
là-haut qui se précipite la tête en bas, 
les jupes rabattues. Ses mollets, ses ge- 
noux, ses attaches sont à ravir. 

Maintenant plus personne dans la ca- 
thédrale que des touristes amis de la 
mélancolie et des enfants qui prient, qui 



ou LE SECRET DE TOLEDE 89 

jouent. Ils tirent la révérence à tous les 
cierges, comme les papillons s'en vont 
h toutes les bougies; ils baisent le sol; 
les petites filles soulèvent pieusement les 
linges de l'autel. Tous ont une rapidité, 
une sûreté d'évolution, une familiarité 
ovi l'on reconnaît une race nourrie dans 
le catholicisme. 



A TRAVERS LES RUES DE TOLÈDE 



Si Ton excepte une seule rue, qui 
joint le Zocodover à la cathédrale, et 
l'abord immédiat des hôtels, nulle bou- 
tique dans Tolède. On circule indéfini- 
ment à travers un réseau d'étroites 
ruelles pour tomber, de loin en loin, 
sur des petites places solitaires où l'herbe 
croît en toute saison, où deux voix qui 
passent font un événement. Le long de 



92 GEECO 

ces hautes, tortueuses et montueuses 
venelles, deux lignes de dalles suivent 
les maisons. Entre les dalles un pavage, 
un semis de cailloux, planté de pointes 
en l'air. Tout en haut l'étroite ligne du 
ciel bleu. 

Que l'on gravisse ou que l'on des- 
cende ces âpres couloirs, ce sont tou- 
jours des églises, des couvents, d'énor- 
mes murs, bâtis, il faut le dire, avec de 
pauvres matériaux, avec des briques ou 
parfois des pierres jetées dans des lits de 
mortiers. Peu de fenêtres et toujours 
grillées. Des portes en granit, lourdes et 
tristes, ceintes d'un chapelet sculpté. Un 
crucifix avec un ciboire surmonté d'un 
casque à cimier, voilà encore qui est 



ou LE SECRET DE TOLEDE qS 

bien tolédan et fait un beau motif 
d'écusson au-dessus d'une entrée. Des 
clous larges comme des soucoupes et 
quelques-uns avec une tête de la gros- 
seur d'un œuf décorent magnifiquement 
les massifs panneaux des portes. A nos 
pieds, des enfants à gestes souples, 
jeunes bêtes dignes et gentilles dans 
leurs baillons, avec des yeux de braise, 
et, sur nos têtes, le mirador d'où nous 
guette une demi-figure jeune et mo- 
queuse, interviennent à propos pour 
nous faire réflécbir que, dans Tolède, 
il y a autre chose que de vieilles pein- 
tures et des pierres délitées. 

Parfois l'on voit dans les airs une 
terrasse où se promènent sérieusement 



94 GRECO 

des groupes déjeunes filles, dont il n'est 
possible d'apprécier, à cette dislance, 
que la bonne allure et les toilettes 
claires ; ce sont les demoiselles nobles, 
un couvent de doncellas. Par ailleurs, les 
fous cramponnés aux fenêtres vous inter- 
pellent. Cette maison est bien connue 
dans toute l'Espagne, où Ton dit : ce On 
va te mener chez le cardinal. » 

Cet ensemble d'un pittoresque provo- 
quant, d'un énergique relief — où les 
monuments de brique et les falaises qui 
les portent se confondent sous une même 
teinte jaunâtre — nul voyageur qui ne 
le saisisse, mais l'esprit, la qualité mo- 
rale de cette reine détrônée, voilà ce 
qu'il nous faut comprendre. 



ou LE SECRET DE TOLEDE qS 

Ce malin j'ai quitté la haute ville des 
vainqueurs, la ville solidement construite 
des palais. Je veux gagner le Tage, et 
j'entre dans la misère d'une ville arabe. 
Je descends une côte africaine ; les mai- 
sons toutes blanches sont séparées par 
des espaces de rocailles, par des pour- 
rissoirs pleins de tuiles brisées. Peintes 
ù la chaux, elles flamboient. Leurs 
portes ouvertes laissent voir une cour 
briquetée ; des fleurs, des enfants et des 
femmes accroupies a l'arabe, dans des 
voiles blancs très sales, sur les marches 
blanches. L'Afrique renaît dans les dé- 
combres des palais castillans. Une chan- 
son orientale, celle-là même que chan- 
tait sempiternellement mon voiturier sur 



96 GRECO 

la route de Sparte, s'élève du milieu de 
cette cote brûlée pour affirmer la race 
indélébile. Ce que l'on entend le plus à 
Tolède, ce sont des chansons de Mala- 
guenas, quatre vers sur une idée, un 
sentiment très compliqué et que les plus 
simples comprennent aisément. Cela 
vient d'Andalousie et se chante avec une 
inflexion de mélancolie, à la manière du 
muezzin sur un minaret. A peine tombés 
dans l'air lumineux, les premiers sons 
d'une malaguena, la nature et notre âme 
se redressent, fleurissent. Tolède et les 
rives du Tage deviennent un buisson 
ardent. 

Les terrains autour de Tolède présen- 
tent des plis immenses et tels qu'on 




Phot. Andersot 



La Sainte Trinité 
(Madrid, Musée du Prado) 



ou LE SECRET DE TOLEDE QT 

dirait un grand burnous jeté sur la cam- 
pagne, un burnous dépouillé et lancé 
hors des murs par un peuple qui toute- 
fois n'a pas pu rejeter son sang. Et dans 
Tolède, si je n'ai jamais le cœur froid, 
ni les yeux ennuyés, c'est que j'y vois, 
à chaque pas, la plus belle lutte du 
romanisme et du sémitisme, un élément 
arabe ou juif qui persiste sous l'épais 
vernis catholique. 

A Santa Maria la Blanca, jadis une 
synagogue, les juifs avaient pris pour 
devise une modeste pomme de pin; à 
San Juan de los Reyes, les hidalgos 
adoptent un coq ou bien encore, plus 
arrogants, des léopards, des hons et des 
aigles. C'est révélateur d'une manière 

6 



qS grecu 

de sentir, ces motifs ornementaux. Les 
jours où Ton est dégoûté l'on se dit : 
(( Que faut-il choisir? Ici, le mufle, et 
là, le fourbe. » Mais laissons cette sotte 

idée qui ne nous mènerait à rien 

Les vainqueurs de Los Reyes ont tout 
pour eux : la couronne, la main de jus- 
tice, l'épée. Les hommes de la syna- 
gogue sont désarmés, ne disposent de 
rien que de leur esprit subtil. Les bêtes 
de proie sont avec les princes ; ces juifs 
n'ont que la pomme du pin, de l'arbre 
qui pleure. Comment ces deux mondes 
pourraient-ils s'accorder ? Ici , richesse 
flamande, et là, maigreur, élégance 
d'une pensée qui s'est faite sous le pal- 
mier. 



ou LE SECRET DE TOLEDE QQ 

J'ai visité la petite église du Cristo de 
la Luz, une ancienne mosquée devenue 
église. On y remarque une colonne 
romaine. Cette colonne et cette mosquée 
contraintes k servir un dieu qui n'est 
pas le leur, c'est intéressant, mais ce qui 
m'excite davantage l'esprit, c'est de voir 
dans Tolède des ouvrages construits, 
après la reconquête, par des catholiques, 
sur un plan oiî l'on reconnaît une pensée 
arabe. Ainsi le clocher de Santo Tome. 
Je ne me lasse jamais, l'imagination 
s'ébranle perpétuellement à voir les élé- 
ments décoratifs arabes employés par les 
Espagnols pour la plus grande gloire du 
catholicisme. Au lieu de versets du Co- 
ran, l'ouvrier trace sur les murs des 



lOO GRECO 

phrases latines, espagnoles. Il s'est 
converti, il dit une nouvelle chose, mais 
sur le môme ton que ses pères arabes. 
Entrons une minute dans la maison 
de Mesa. Ce débris seigneurial contient 
de merveilleuses arabesques, où se mêlent 
des écussons espagnols. Elles sont tra- 
cées avec des clous, dans un plâtre très 
dur, dans un stuc. Ce n'est point régu- 
lier, c'est comme le travail d'un peintre 
spirituel dont chaque coup de pinceau a 
de l'âme. Cette décoration, une véritable 
dentelle (elle en a jusqu'à la teinte), 
encadre de grands espaces, aujourd'hui 
de plâtre blanc, que recouvraient jadis 
des tapisseries à personnages, ces splen- 
dides tapisseries flamandes que nous 



ou LE SECRET DE TOLEDE ICI 

avons vues au palais de l'Espagne à 
l'Exposition de 1900. Au-dessous, court 
un revêtement de vieilles faïences bleu, 
vert et or brun. Devant cette merveille 
de goût, je suis capable de me hausser 
au bien-être, à l'apaisement que nous 
donne la beauté, bref de goûter l'art 
pour l'art ; mais à dire franc, ce n'est 
pas ce plaisir sensuel qui me retient ici. 
Je songe que l'ouvrier qui eut cette 
patience de ciseler ce réseau inextricable 
d'ornements sur ces plâtres, c'est le 
même qui recommence mille fois la 
même chanson et demeure des jours 
entiers à rouler entre ses doigts un 
chapelet d'ambre, auprès d'une fontaine 
d'Orient. Et s'il pense l'architecture et le 



102 GREGO 



plaisir de cette manière arabe, ne pense- 
t-il pas à l'orientale, le catholicisme ? 
A San Juan de los Reyes, j'ai vu des 
écussons employés comme des éléments 
décoratifs d'Orient. Des écussons pensés 
à l'arabe ! Quelle riche complexité cela 
suppose dans l'âme des ouvriers î 

Il se prolonge indéfiniment dans mon 
imagination excitée, l'intérêt que me 
donnent ces êtres qui se croient des 
catholiques espagnols et que je recon- 
nais à leurs actes comme des Sémites. 



L\ MUSIQUE SUR LA PROMENADE 



Chaque dimanche, à Tolède, j'aimais 
entendre la musique miUtaire, la musi- 
que sur la promenade, que, dans la 
vieille ville romantique, comme dans 
la plus banale des sous-préfectures, la 
garnison offre aux indigènes. 

J'ai vu les dames, les demoiselles et 
les élégants qui les épouseront. Qu'il y 
a d'esprit dans le regard d'une Tolédane 



I04 GRECO 

de seize ans î A cet esprit les petites 
filles se préparent et les vieilles femmes 
en gardent une flamme. Pourtant, les 
plus jolies Espagnoles sont à Valence et 
les guides ne signalent pas d'admirer les 
Tolédanes. Elles sont petites et, dit-on, 
chlorotiques. Moi, je les ai vues bien 
prises d'ensemble, incapables d'aucune 
gaucherie, ni effrontées, ni trop modes- 
tes, les yeux remplis d'une âme mer- 
veilleuse; j'admirais en elles la douceur, 
la courtoisie d'une vieille civilisation. 
De jeunes servantes, que courtisaient 
des militaires, surveillaient des enfants 
distingués, pareils à ceux qui, pieds nus, 
rapides et l'œil splendide de lumière, 
sur les terribles cailloux de cette rocail- 




L'Annonciation 

(Paris, coll. Ignacio Zuloagaj 



Phot. Druet 



ou LE SECRET DE TOLEDE I05 

leuse Tolède, ne cessent pas avec bonne 
humeur de réclamer des piécettes. Au 
milieu de ce public en toilettes claires 
et bercé par une musique infiniment 
paresseuse, sur ces centaines de figures 
jeunes, mais chargées de siècles, sans 
être expert, je distinguais de nombreu- 
ses variétés du type sémitique : des 
Arabes et des Juifs habillés h. l'espagnole. 
Dans toute l'Espagne, il n'y a pas un 
Juif, sinon une paire de banquiers à 
Madrid. c< Nous leur faisons peur », 
disent en riant ces braves Espagnols. 
C'est exact : les autodafés ont laissé 
chez les Israélites une réelle répugnance 
à passer la Bidassoa. Ces grands bibe- 
lotiers n'aimeraient pas comme je fais 



I06 GRECO 

depuis quinze jours, vivre dans de som- 
bres couvents peuplés de saints implaca- 
bles. Qu'ils se rassurent. L'Inquisition, 
après avoir été très populaire dans son 
principe, s'est fait le plus grave tort par 
une suite d'erreurs, ayant brûlé de pau- 
vres diables qui n'étaient ni juifs ni 
judaïsanls. Evrare hiimaniim est. Toute- 
fois, personne ne veut plus en courir le 
risque. 

Mais s'il n'y a plus à Tolède un Sémite 
qui dise : ce Je suis Juif » ou bien : 
(c Je suis Arabe )), d'innombrables figu- 
res le proclament. En circulant autour 
du kiosque a musique, sur l'Alameda de 
Tolède, je croyais voir une illustration 
de ce fameux petit livre El Thon, qui 



ou LE SECRET DE TOLEDE IO7 

scandalisa, irrita, épouvanta la société 
sous Philippe IL 

El Tizon, c'est un pamphlet, le plus 
bref et le plus sec, mais terrible par sa 
vérité, que le cardinal Francesco Men- 
doza y Bovadilla écrivit pour venger les 
déboires d'un neveu, a qui Ton deman- 
dait la preuve de la pureté du sang (uu 
peut-être, plus chrétiennement, pour 
rappeler à l'humilité une noblesse arro- 
gante). Quelles saisissantes images, révé- 
latrices de toute une civilisation, dans 
ce titre espagnol : El Tizon de la Nobleza 
Espanola o Maculas y Sambenitos de sus 
Unajes? Le Tison, le bois brûlé, noirci, 
fumeux, sans étincelle, la branche quasi 
morte de l'arbre héraldique. Le cardinal 



I08 GRECO 

dénombre toutes les grandes familles 
d'Espagne, sans flatterie ni caresses, 
nous dit-il, et dans toutes il découvre 
une tache de sang maure ou juif. Sur 
ces têtes de fiers hidalgos, il secoue 
toute la friperie de ces manteaux de 
honte, de ces sambénitos, que l'Inqui- 
sition jetait sur les épaules des renégats 
ou simplement de ceux qu'elle recon- 
naissait suspects de pratiques, d'allian- 
ces juives ou arabes. A tous les grands 
lignages il fait voir leurs sambénitos, et 
sur ces fronts orgueilleux, il pose la cen- 
dre de son Tison. 

Ce pamphlet m'aide à comprendre 
Tolède. En regardant ces visages qui 
passent et repassent sur la place, on se 



ou LE SECRET DE TOLEDE ICQ 

rappelle qu'après le retour des Rois 
Catholiques et le départ des princes 
maures, le fond de la population restait 
arabe et juif, au point que sans l'effort 
constant de l'administration ecclésias- 
tique, Tolède fût de son propre poids 
retournée au Coran et à la Bible. 

Dans cette ville des nécromanciens et 
de la Kabbale, les grands intellectuels 
d'Israël avaient recueilli et commentaient 
l'héritage de la Judée, de la Babylonie 
et du nord de l'Afrique. Tel fut l'éclat 
de leur science que le nom de Tolède 
éveille, dans la conscience du peuple 
dispersé, des souvenirs aussi puissants 
que Tibériade et Jérusalem. Ils parcou- 
raient la terre et la nier pour visiter 

7 



IIO GRECO 

toutes les communautés, depuis la Pro- 
vence et le Languedoc, jusqu'à l'Egypte. 
Ils critiquaient les idées des chrétiens, 
ou mieux, les idées des hommes du 
Nord, et parce qu'elles contrarient leur 
façon héréditaire de sentir, ils ensei- 
gnaient qu'elles contredisent la raison ( i ) . 
Ces hommes inquiets, à l'esprit sub- 
til, également doués pour les finances 
et la philosophie, avaient les sœurs les 
plus attrayantes, qui dans leur jeunesse 
respiraient toutes les séductions du Can- 
tique des Cantiques. Elles furent mille 
fois les héroïnes de tragédies analogues 
à celles que Lope de Vega nous raconte 

(i) Voir noie YI, page i86. 



ou LE SECRET DE TOLEDE III 

(dans la Juive de Tolède) de celte 
fameuse Rachel, que l'on surnommait 
Formosa et que les nobles assassinèrent 
sous les yeux mêmes de leur roi, parce 
qu'elle le tenait sous ses enchantements. 
Les ruines de la juiverie à Tolède 
renferment une poésie. Elle n'est pas 
du premier rang. Elle est faite d'un 
mélange d'humilité, de longue plainte, 
de clairvoyance et des voluptés du 
harem. Je songe au titre que l'un de 
ces Juifs savants inscrivit sur un com- 
mentaire du Talmud : Pêle-Mêle d'aro- 
mates. Voilà qui convient pour caracté- 
riser les puissances et les séductions 
d'Israël. Vainement la lière Espagne a 
écrasé la tentation. Je crois la rencon* 



112 GRECO 

trer encore autour du kiosque à musique 
sur cette place de Tolède. 

Ces promeneuses aux yeux brûlants 
vont aller suivre la neuvaine pour ho- 
norer la naissance de sainte Thérèse, 
patronne de l'Espagne, mais dans les 
paroles latines qu'elles murmurent avec 
tant de sincérité n'exprimeront-elles pas 
une âme orientale ? 

On imagine invinciblement que plu- 
sieurs d'elles appartiennent à ces familles 
légendaires qui, dans le secret de leurs 
palais écussonnés, longtemps après Tab- 
juration de leurs pères, gardent la foi et 
les pratiques du judaïsme. 

Ces relaps, l'ancienne Espagne les 
nommait avec horreur des Marranos, des 




Phot. Durand-Ruel 



Un Éyangéliste 



ou LE SECRET DE TOLEDE Il3 

maudits. Chrétiens en apparence, assis- 
tants dévots des cérémonies de l'Eglise, 
ils transmettaient à leurs enfants les rites 
de Jehovah. Entre l'Inquisition et ces 
Marranos, riches, alliés à la grandesse 
et toujours exposés aux fureurs popu- 
laires, ce fut, durant des siècles, une 
terrible lutte dans l'ombre, où l'hypo- 
crisie et la ténacité défiaient toutes les 
ressources de l'espionnage et de la 
cruauté. Un des leurs, le grand Maïmo- 
nide, établit que la récitation d'une 
vaine formule ne constitue pas l'idolâtrie. 
On peut proclamer publiquement la 
vérité de la mission de Mahomet ou 
du Christ, c'est sans importance. En 
cédant à la violence, on n'en reste pas 



Il4 GRECO 

moins Juif Sans doute, il serait méri- 
toire de mourir plutôt que de renier 
Jehovah, mais dans l'intérêt même 
d'Israël on ne peut ni exiger, ni con- 
seiller le martyre. Il suffît de remplir en 
secret ce qu'on peut des devoirs religieux. 
Je ne sais rien qui soit plus en désac- 
cord avec la tradition d'honneur que 
nous portons dans nos âmes, mais rien 
non plus qui semble mieux s'accorder 
avec la vie. Maïmonide a vraiment écrit 
le traité des vaincus. Il donne l'art de 
durer ; il enseigne l'adaptation à la 
défaite : c'est le secret d'Israël. 

Au quitter de la musique, comme je 
passais auprès de Santiago del Arabal, 



ou LE SECRET DE TOLEDE Il5 

j'eus l'idée d'y pénétrer. On y voit la 
chaire oii Vincent Ferrer, au début du 
quinzième siècle, enflammait la popula- 
tion contre les Maures et les Juifs. Il 
obtenait de très nombreuses conversions, 
mais pour aller plus vite, un beau jour, 
il descendit de sa chaire, et suivi de son 
auditoire, gagna le quartier juif. Il 
envahit et purifia leur synagogue, au- 
jourd'hui Santa Maria la Blanca, tandis 
qu'on jetait dans le Tage un grand nom- 
bre d'infidèles... Rien n'est plus beau, 
dans les dernières heures de la journée, 
que ces précipices oii le grand fleuve 
roule ses eaux toujours jaunâtres. Sur 
l'autre rive s'étend un paysage de Pales- 
tine, d'où les prophètes me proposent des 



Il6 GRECO 

mots pour lamenter la ruine éternelle de 
Jérusalem. . . Nul doute qu'en partant pour 
cet exploit, et à voirie zèle de ses compa- 
gnons, Ferrer ne fût déjà bienheureux, 
mais quand tous les Juifs furent dans le 
Tage, il devint saint Vincent Ferrer. 
Deux lignes gravées sur une pierre dans 
Santa Maria la Blanca commémorent 
l'irruption de ce Drumont plus heureux. 
Et dans la petite église de Santiago del 
Arabal, oii il lint ce fameux meeting, 
on a depuis lors, par respect, cessé 
d'utiliser la chaire. Une sévère effigie du 
saint homme l'occupe, qui tient dans sa 
main gauche la lourde croix avec laquelle 
il dirigeait ses partisans. 



Voilà que j'ai parcouru Tolède dans 
tous les sens, à toutes les heures, et son 
âme demeure toujours sous une qua- 
druple serrure, a Les maisons de cette 
ville, dit le charmant Théophile Gautier 
(de qui le souvenir invinciblement mé- 
lancolique apparaît sur le fond de tous 
nos plaisirs espagnols), tiennent à la 
fois du couvent, de la prison, de la for- 



7- 



Il8 GREGO 

teresse et aussi un peu du harem. » J'y 
respire une volupté dont j'ignore le 
nom, et quelque chose comme un péché 
se mêle à tout un passé d'amour, d'hon- 
neur et de religion. C'est le mystère de 
Tolède et nous voudrions le saisir. Mais 
qui donc pourrait nous guider? Toute 
société a fui de cette ruine impériale. 
On aurait le plus beau palais pour vingt 
mille pesetas et d'excellents pour dix 
mille. Il ne reste ici que de petits pro- 
priétaires qui ne prennent pas leur parti 
de voir venir les étrangers. Mon coiffeur, 
étonné de mon long séjour, quand l'or- 
dinaire des touristes arrivés le matin 
s'en retournent le soir, me disait : 
« Le g us ta a iid Toledo? Vale poco. No 



ou LE SECRET DE TOLEDE II9 

hay sino akjanas antigiie das solamente. 
Tolède vous plait? Elle vaut peu. Il n'y 
a que quelques antiquités seulement. » 
Il fallait entendre de quel ton le vale 
wco et le solamente I 

Dans ce désert, Greco, découvert k 
grand'peine, me donna, me transmit le 
secret de Tolède. 



CHAPITRE QUATRIÈME 

GREGO ME DONNE LE SECRET 
DE TOLÈDE 



CHAPITRE QUATRIÈME 

GREGO ME DONNE LE SEGRET 
DE TOLÈDE 

Nous avons bien le droit de le dire, 
après tant de courses à la poursuite des 
œuvres du Greco dans Tolède, il n'est 
guère de peintre qu'il soit plus malaisé 
d'étudier. Il y a dix ans, nous n'avions 
même pas le plus élémentaire catalogue. 
Dans ces ténèbres, j'eus beaucoup d'obli- 
gations à M. Aureliano de Beruete, qui 
mit à ma disposition son expérience de 



124 GREGO 

vieux Tolédan. Nous allions un peu à la 
découverte, à travers les étroites ruelles 
autour des couvents délabrés ! Que de 
difficultés I Je me souviens qu'après 
avoir appris, Dieu sait comment! l'exis- 
tence du superbe tableau des deux saints 
Jean, l'Evangéliste et le Baptiste, dans 
l'église San Juan Bautista, il m'a fallu 
deux jours pour en obtenir l'accès. Et le 
sacristain qui me conduisait m'a dit qu'à 
cette date (octobre 1902) j'étais le pre- 
mier visiteur de l'année. Un tel état de 
choses permet d'apprécier avec exacti- 
tude les avantages et les désavantages 
des musées, où le simple passant peut 
étudier à son heure une œuvre bien pré- 
sentée et bien surveillée. Toutefois, dans 




Phot. Anderson 



L'homme à Tépée 
(Madrid, Musée du Prado) 



ou LE SECRET DE TOLEDE 125 

cette véritable chasse au Greco, j'ai 
trouvé la plus heureuse excitation, et 
mon séjour à Tolède fut une retraite 
assez analogue à ce qu'est une saison h. 
Bayreuth. 

Tolède est demeurée la ville toute 
sacerdotale de jadis. La multitude des 
prêtres y est telle qu'un dicton popu- 
laire assure que chaque habitant, chaque 
jour a sept messes. Exactement, la ville 
renferme quatre-vingt-dix églises et dix- 
huit couvents, bien déchus, il est vrai, 
puisque chacun d'eux ne compte plus, 
en moyenne, qu'une vingtaine de non- 
nes. On ne visite aisément que ceux où 
ces dames fabriquent des confitures. 
Dans les autres la règle est sévère. 



126 GRECO 

L'abbesse de Santo Domingo el Antiguo, 
à qui j'apportais une lettre, me fit répon- 
dre que les portes s'ouvraient, pour 
l'office, de six heures à six heures et 
demie du matin. Une autre, moins bien- 
veillante, ne trouva rien à me dire, 
sinon qu'à cinq heures du matin, la 
sœur tourière poussait à la rue les pous- 
sières des corridors et que je pourrais 
en profiter. 

Quant aux églises, elles sont ver- 
rouillées, sauf durant l'office, qui se dit 
à des heures variées. Bien plus, il en est 
qui n'ouvrent qu'une fois Tan, le jour 
de la fête patronale. 

Disons-le en passant, l'auteur de ces 
lignes aurait accepté avec plus de sou- 



ou LE SECRET DE TOLEDE J 27 

mission cette rigoureuse discipline, s'il 
avait pu continuer d'y voir un pieux 
respect. Mais à San José, qui ne s'ouvre 
que de six à six heures et demie, un 
sacristain le scandalisa fort, quand il ne 
put le retenir de grimper sur l'autel 
pour lui montrer, démarche superflue î 
la signature du Greco dans la tête du 
lion sous la main de sainte Técla. 

D'ailleurs, toutes ces barrières fran- 
chies, l'amateur, bien souvent, ne trouve 
qu une déception. L'original a disparu, 
une copie a pris sa place. C'est ainsi 
qu'à Santo Domingo el Antiguo le 
tableau du maître-autel, emporté par 
l'infant Sébastien, ne se survit que dans 
un misérable pastiche. De là tant de 



128 GRECO 

Greco qui traversent nos ventes, pour 
aller s'engloutir dans les ténèbres dorées 
du Far-West. 

D'autres fois, le chef-d'œuvre, bien 
que demeuré en place n'est pas visible, 
soit par défaut de lumière, soit par excès 
de décor. A Tolède on prend en horreur 
les fleurs en papier, que les pauvres 
religieuses s'ingénient à découper et qui 
courent en festons épais devant les plus 
belles peintures. 

Enfm, dans quel état de délabrement 
les plus précieux tableaux s'ofiTrent à nos 
yeux ! Ils reposent dans leurs cadres 
originaux, mais couverts d'une crasse 
infâme. M. de Beruete m'a dit que si 
j'étais venu cinq ans plus tôt à Santo 



ou LE SECRET DE TOLEDE I29 

Tome, j'aurais vu V Enterrement du 
comte d'Orgaz pendre comme une loque. 
Et pourtant le Greco, qui connaissait, 
semble-t-il, la prodigieuse négligence 
de ses concitoyens, avait cloué sa toile 
sur de bonnes et épaisses planches de 
bois, de façon que la poussière ne pût 
l'attaquer par-dessous. 

Aujourd'hui, les Tolédans, avertis par 
les hauts prix qu'obtient leur peintre, 
ont recherché soigneusement ses œuvres 
dans leurs églises, leurs couvents et leurs 
palais. Et loin d'en négliger aucune, ils 
céderaient plutôt, si je ne m'abuse, à la 
tentation de les multiplier. 

MM. Lafond et Gossio inscrivent sur 



l3o GRECO 

leurs catalogues environ cent cinquante 
tableaux du Greco. Je suis parvenu à 
voir ceux de Tolède, une quarantaine, 
je crois. J'ai cherché à les étudier dans 
l'ordre chronologique. 

J'allais successivement à Santo Do- 
mingo el Antiguo, à la cathédrale, k 
Santo Tome, à la chapelle de San José, 
au couvent de San Pablo, aux églises de 
San Juan Bautista, de San Nicolas et de 
San Vincente, au musée provincial. 
Partout j'ai retrouvé le cri des petits 
bedeaux devant Les Funérailles d'Orgaz : 
ce Démente/ C'était un fou! » 

L'opinion de ces enfants est partagée 
par un grand nombre de critiques. An- 
toine de Latour parle du « génie de ce 



ou LE SECRET DE TOLEDE l3l 

pauvre insensé». Théophile Gautier lui- 
même admet que le Greco craignait de 
passer pour imitateur du Titien et que 
cette obsession le jeta dans les caprices 
les plus baroques. Déjà au temps du 
peintre, une légende courait qu'il était 
devenu fou. On voit un Pacheco y prêter 
quelque crédit. Mais à tous les étonne- 
ments le Greco répondait avec dédain 
qu'il n'avait pas à donner ses raisons. 
C'est qu'aussi bien on touchait là au 
secret de son cœur. 

J'ai été frappé par une inscription que 
cet homme mystérieux a mise sur sa 
Vue de Tolède, au musée provincial. Ce 
sont dix-sept lignes jetées dans un coin 
de la toile. On croit l'entendre qui médite : 



l32 GRECO 

Ha sido forzoso porter el hospital de 
Il a été nécessaire de mettre l'hôpital de 
Don Joan Tavera en forma de modela porque 
Don Juan Tavera en forme de modèle (c'est-à- 
dire de le présenter comme un détail, de le 
mettre hors de l'ensemble) parce que 
no solo venia à cubrir la puerta de Visagra, 
non seulement il venait cacher la porte deYisagra, 
mas sabia el cimborrios o copula de manera 
mais sa coupole montait de telle sorte 
que sobrepujava la ciudad. y asi una vez 
qu'elle surpassait la ville, et ainsi une fois 
puesto como modelo y movido de su lugar 
l'ayant mis comme modèle et bougé de sa place 
me parecio mostrar la traz antes que otra parte. 
il me semble (préférable) de montrer la façade 

plutôt que ses autres côtés. 
y en lo demas de como viene con la ciudad 
et pour le reste, en ce qui concerne sa position 

dans la ville, 
se vera en la planta. 
on le verra dans le plan. 




Don Rodrigo Yazquez 
(Madrid, Musée du Prado) 



Phot. Anderson 



ou LE SECRET DE TOLEDE l33 

Tambien en la historia de nra Selïora 

Aussi, dans l'histoire de Notre-Dame 

que trahe la casulla à Santo Ildefonso 

qui apporte la chasuble à Salnt-Ildefonse 

para su ornato y hazer las figuras grandes 

pour raison d'ornement (préoccupé d'obtenir un 

bel effet décoratif) et de faire les figures 

grandes. 
me he valido en cierta manera 
je me suis prévalu (j'ai profité) en certaine façon 
de ser cuerpos celesliales, como vemos 
de ce qu'il s'agissait de peindre des corps célestes 

(et je les ai traitées en profitant de ce que) 

nous voyons. 
en las laces que vistas de lejos por peqaenas que sean 
dans les lumières que, vues de loin, et si petites 

qu'elles soient, 
nos parecen grandes 
elles nous paraissent grandes. 

Ces lignes un peu obscures, d'une 
esthétique si volontaire, où les derniers 



l34 GRECO 

mois trahissent un esprit mystique, nous 
mettent sur la voie pour comprendre 
comment l'élève correct des brillants 
Vénitiens est devenu un peintre si ce bi- 
zarre » et si ce pauvre >:>. On entrevoit 
dans quelle crise de l'âme dut éclore ce 
que certains nomment sa folie et que 
nous préférons appeler son génie. 

La Gastille étonna, domina le Greco. 
Il arrive souvent qu'un étranger surpris 
par un milieu nouveau en saisit les 
nuances et saura mieux le peindre que 
ne feraient les indigènes de talent. Phi- 
lippe de Ghampaigne vint des Flandres 
à Paris pour être le portraitiste de Port- 
Royal. Le Greco, débarqué d'Italie, s'est 



ou LE SECRET DE TOLEDE l35 

trouvé, en un rien de temps, le peintre 
le plus profond des âmes castillanes. 
C'est lui, c'est ce Cretois qui nous fait 
le mieux comprendre les contemporains 
de Cervantes et de sainte Thérèse. 

Quelque première éducation byzantine, 
ou bien la nostalgie de son milieu oriental 
lui servirent-elles pour qu'il aimât cette 
population catholique et moresque ? Nous 
sommes libres de l'imaginer comme un 
héritier de la vieille civilisation hellé- 
nique, ou d'admettre que, grandi au 
milieu des spectacles de l'Islam, il était 
prédestiné pour interpréter la part sémi- 
tique qu'il y a dans Tolède. Le certain, 
c'est qu'on le voit, dès son premier pas 
dans cette ville, se soumettre d'enthou- 



l36 GREGO 

siasme aux influences du lieu, s'enve- 
lopper de l'atmosphère, la simplifier et 
la dramatiser. Il traduit le paysage où 
il vient de tomber. Au milieu des col- 
lines grises et des tristes hidalgos, il 
abandonne les intonations chaudes, fami- 
lières a l'opulente Venise et à la Rome 
des Papes, pour se plaire aux lumières 
pâles et froides. Est-ce lui-même qu'il a 
représenté dans cet artiste en train de 
peindre, que j'ai vu, il y a quelques 
années, au palais de San Telmo à Sé- 
ville? Tout au moins, c'est sa propre 
palette qu'il lui a mise à la main. Elle 
ne se compose plus que de cinq couleurs : 
du blanc, du noir, du vermillon, de 
l'ocre jaune et de la laque de garance. 




Phot. Durand-Ruel 

Le capitaine Julian Romero de las Azanas 
(Paris, coll. Luis de Errazu) 



ou LE SECRET DE TOLEDE iSy 

Délaissant la série des teintes rousses et 
dorées, il adopte celle des bleus et du 
carmin. Il aime créer de violents con- 
trastes en posant de grandes masses de 
couleurs, vives jusqu'à la crudité, cepen- 
dant qu'il inonde ses œuvres de gris 
cendré. 

Ce singulier mélange d'harmonie et 
de déséquilibre, cette intensité froide et 
lumineuse lui servent à exprimer une 
certaine moralité. Que valent désormais 
pour cet étrange converti le pittoresque 
et le paganisme chers à la magnifique 
Venise ! A Tolède, on ignore la beauté 
aimée pour elle-même, comme l'aime 
l'Italie. Maintenant sa peinture présente 

les brusques alternatives saisissantes, un 

8. 



l38 GREGO 

peu barbares, de cette âme espagnole 
tout entière résumée par le prosaïque 
Sancho et le visionnaire Don Quichotte. 
Le visionnaire toutefois domine. Greco 
allonge les corps divins ; il les voit pareils 
à des flammes que les ténèbres semblent 
grandir. Il enveloppe toutes ses visions 
d'une clarté stellaire. 

Ce n'est pas que ce lunatique perde 
le bénéfice de ses sérieuses études ita- 
liennes. Il se souvient d'elles pour les 
employer dans un esprit nouveau. Tel 
grand tableau du Tintoret, au musée du 
Prado, montre les teintes, les lignes, 
voire l'émaciement du Greco, mais celui- 
ci est moins encombré, d'une plus aiguë 
sobriété, j'oserai dire plus arabe. 



ou LE SECRET DE TOLEDE iSq 

Le voilà parti pour être un peintre de 
l'âme, et de l'âme la plus passionnée : 
l'espagnole du temps de Philippe II. Il 
laisse à d'autres de représenter les mar- 
tyrs affreux, les gesticulations violentes, 
toutes ces inventions bizarres ou cruelles 
qui plaisaient à un peuple de mœurs 
dures, mais il gardera ce qui vit de fierté 
et de feu au fond de ces excès. Ils valent 
pour ramener toujours les esprits au 
point d'honneur et aux vénérations reli- 
gieuses. Et, dans son œuvre, Greco 
manifestera ce qui est le propre de l'Es- 
pagne, la tendance a l'exaltation des 
sentiments. 

Devant ce modèle sublime qui l'émeut, 



l40 GRECO 

devant l'âme castillane, Greco oublie ses 
habiletés ; il se fait un œil neuf, une 
main de petit enfant, une conscience de 
primitif. Comme il dit tout droit ce qu'il 
lui importe de dire ! Au milieu d'une 
tendance générale à l'emphase, voici une 
pensée toute nue. On est émerveillé ou 
bien scandalisé, mais nul ne reste indif- 
férent à cette matière directe. Ainsi réduit 
à l'essentiel, dégraissé et tout nerveux, 
un tel art pourrait sembler un peu mai- 
gre, un peu maladroit, n'était son état 
de spasme qui nous surprend et nous 
ranime. 

Que de fois, a la Chambre des Députés, 
après des discours irréprochables et même 
qu'il fallait admirer, mais secrètement 



ou LE SECRET DE TOLEDE 1^1 

insupportables de convention et d'artifice, 
j'ai vu avec soulagement un homme 
quelconque prendre la parole. Dieu soit 
loué I En voilà un qui ne parle pas très 
bien ! Et s'il avait une âme, eût-il bégayé, 
qu'il me reposait ! Mais ce retour à la 
sincérité plaît surtout chez un artiste qui 
connaît tous les rafTmements. 

Le Greco abandonne, rejette toutes les 
habiletés théâtrales qu'il avait apprises à 
l'école des Vénitiens : c'est qu'il possède 
une âme profonde et attentive. Avec un 
magnifique sang-froid, il élimine tout ce 
qui n'est pas l'essentiel, et il s'élance 
violemment vers ce qui est pour lui 
l'absolu. Les génies de cette sorte mènent 
leurs travaux avec la surprenante faculté 



1^2 GRECO 

de décision des grands chirurgiens. Greco 
semble fantasque, ignorant des règles. 
Il les connaît, mais les dépasse, car une 
rhétorique n^est point le talent. Il domine 
cette Castille dont il fait sa matière. Il 
est devenu un de ces hidalgos à idée fixe, 
toujours entraînés par l'esprit d'aventure, 
par la chimère, prêts à rouer de coups 
et à brûler celui qui ne rendra pas 
hommage à la suprématie de leur Dul- 
cinée et de la Vierge Marie, ou bien 
encore à sacrifier la gueniUe humaine, 
leur corps ou celui des autres, pour la 
conquête de l'or fabuleux des îles. Ces 
grands songeurs, ces visionnaires que 
Cervantes fait trébucher si durement et 
pour lesquels tout de même on éprouve 



ou LE SECRET DE TOLEDE l43 

le plus amical respect, Greco est devenu 
leur pareil. Voyez ces portraits. Voyez 
encore que la critique le juge comme un 
héros que sa chimère emporte dans 
l'absurde. 

Ce n'est pas un dément, c'est un 
homme à obsessions. Il vit toute sa vie 
sur les mêmes idées. Il les reprend, il 
les remâche, les mûrit dans son âme et 
les porte de tableaux en tableaux, tou- 
jours pareilles et chaque fois chargées 
de plus de sens. Il a son François d'As- 
sise, son vieillard à barbe blanche, son 
Christ, sa Vierge (peut-être sa fille qu'il 
divinise mieux chaque jour) et son page 
(oii l'on croit reconnaître son fils, qu'il 
voit éternellement petit garçon). Il se 



l44 GRECO 

place lui-même volontiers dans ses toiles, 
et son visage s'enrichit des ennoblisse- 
ments de son ame. Que ne puis-je 
étudier toute la série de ses anges I Celui 
qui, d'une aile souveraine, porte V Ascen- 
sion de la Vierge, dans Téglise Saint- 
Vincent, me fait penser à la belle image 
d'un savant juif tolédan, Abraham Ibn 
Ezra, une sorte de ménestrel ou de philo- 
sophe, qui parcourait au douzième siècle 
les communautés juives et qui disait : 
c( La raison est un ange entre l'homme 
et Dieu. » Voilà le sens que, de toile en 
toile, ce grand songeur est parvenu à 
donner au médiocre élément décoratif 
qu'est à l'ordinaire l'ange de sainteté. 
Elles naissent d'un point de vue pro- 



ou LE SECRET DE TOLEDE 1^5 

saïque, les objections que l'on oppose au 
Grèce. A travers son œuvre, elles attein- 
draient toute l'Espagne ascétique. Ecou- 
tons, par exemple, Antoine de Latour en 
face du Comte d'Or gaz: «Nulle part, 
écrit-il, dans Tolède et les bords du Tage, 
nulle part le génie du pauvre insensé 
n'est resté marqué d'une manière plus 
saisissante. Ce que j'appellerai la partie 
humaine de ce tableau, c'est-à-dire le 
mort et ceux qui l'entourent, est admi- 
rable. Toutes ces têtes sont vivantes ; 
tous ces personnages groupés avec beau- 
coup d'art, et la distribution de la lu- 
mière fait heureusement ressortir l'unité 
de l'ensemble. Mais rien de cet art savant 
ne se retrouve dans la partie supérieure 



1 4 6 GRECO 

de l'œuvre. Le ciel est un chaos de 
nuages où semble se refléter le désordre 
du cerveau du peintre... » 

Cette opinion est si répandue qu au 
musée du Prado il existe une réplique 
de V Enterrement privé de sa gloire. Quel 
grossier contre-sens ! En mutilant ce 
tableau, on a commis la même erreur, 
fruit d'une âme plate ou mal renseignée, 
que ceux qui disent: «J'aimerais Jeanne 
d'Arc sans ses voix. » Comment ne sen- 
tent-ils pas, ces amateurs du terre a terre, 
que ce Ciel complète et justifie l'expres- 
sion donnée par le peintre à ses person- 
nages, une expression qu'il avait saisie 
dans le visage et dans l'âme des plus 
nobles Tolédans. 



ou LE SECRET DE TOLEDE 1^7 

Ce beau mélange de tristesse, d'humi- 
lité et de dignité, les hidalgos de V Enter- 
rement le doivent à la connaissance qu'ils 
ont d'une vie surnaturelle. Ce que Greco 
a peint au-dessus de leurs têtes, ils le 
voient avec le regard de l'âme. Dans 
cette Gloire, où l'on veut trouver une 
preuve de démence, nous reconnaissons 
la conception métaphysique qui vil sous 
leurs fronts fermés. Voilà les visions très 
précises, un peu bizarres, qui animent 
toute leur vie et les laissent indifférents, 
comme des Arabes, à ce qui, pour nous 
autres, gens modernes, semblerait l'es- 
sentiel. 

Aux yeux d'un contemporain de sainte 
Thérèse, les amis d'Orgaz sont des âmes 



l48 GRECO 

assujetties k des corps. Elles s'échap- 
pent de leurs gaines, flottent dans l'air, 
montent vers la gloire. C'est le geste du 
Christ, si doux, si élégant, qui les attire. 
Elles vont a lui comme les cœurs accou- 
rent à un mot sublime de poésie. 

Ainsi le génie du Greco parvient à 
nous rendre sensible la métaphysique 
qui enveloppe ses modèles. A mesure 
qu'il avance en âge, il semble que ses 
rêves d'artiste se chargent de plus en 
plus de méditations religieuses. Quelle 
noble tendresse exhale sa décoration de 
la chapelle San José : ce Saint Martin 
presque incolore, jeune homme char- 
mant qui fait la grâce de son manteau à 




Phot. Durand-Ruel 



L'Assomption 
(Chicago, Art Institute) 



ou LE SECRET DE TOLEDE I^Q 

un compagnon moins favorisé ; ce Saint 
Joseph, gouverneur d'un jeune prince, 
tous les deux fêtés par l'adolescence et 
que les anges couronnent avec les gestes 
les plus enlaçants et les plus courtois. 

Saint Joseph, chez Greco, a toujours 
un rôle charmant. On le vérifie encore 
dans la jolie Sainte famille de saint Jean- 
Baptiste de Tavera, où la Vierge allaite 
l'enfant, tandis que saint Joseph, de 
l'air le plus intéressé, se tient en arrière. 
Le peintre a compris ce que ce père 
adoptif d'un Dieu devait mettre de dis- 
crétion dans toute sa conduite. Honnête 
homme, chargé d^une tâche impossible, 
précepteur d'un génie et mentor d'un 
grand prince. 



100 GUEGO 



Aux effusions innocentes du cœur, 
Greco associe les arcanes de la mys- 
tique. Il approche de la cinquantaine. 
Qu'il peigne des êtres humains ou divins, 
il ne s'attache désormais qu'à la repré- 
sentation des âmes. Ses personnages 
saints ne sont plus que des flammes. 
Voyez, au musée du Prado, sa Résur- 
rection da Seigneur. La terre est vaincue; 
Notre Sauveur, un drapeau à la main, 
regagne les cieux. C'est une aiguille que 
l'aimant arrache de la matière grossière. 

Entrons k l'hôpital San Juan Bautista 
de Tolède examiner son Baptême du 
Christ. Pourquoi donc Jésus se tour- 
mente-t-il ainsi, et notamment qu'est-ce 
que cette jambe droite qui se tortille à 





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Phot. Druet 



Saint François recevant les stigmates 
(Paris, coll. Ignacio Zuloaga) 



ou LE SECRET DE TOLKDE l5l 

la folie? Greco brise le dessin et veut 
créer des formes mieux capables d'ex- 
primer sa pensée. Ne s'agit-il pas pour 
le Christ et pour l'humanité entière de 
naître à une vie nouvelle ? Dans ces eaux 
le vieil Adam régénéré se transforme. 
Toutes les pensées qui émanent d'un tel 
acte, Greco les saisit et les mêle. Il 
semble peindre des associations d'idées. 
La scène se passe dans un jour fané, 
dans une lumière de cave. C'est ce que 
voit l'œil intérieur. C'est spectral. Voilà 
l'œuvre d'un visionnaire devant qui le 
ciel et la terre se mêlent. 

Quelle tragédie de la religion nous 
jouent (au Collège des demoiselles nobles) 
le Saint François d' Assise ^ véritable Ham- 



l52 GRECO 

let, maniant la tête de mort, — et (dans 
l'église Saint-Nicolas) le Santo Domingo 
de Guzman, brisé par un spasme d'amour 
devant un crucifix, — et telle scène hors 
du possible, empruntée, dit-on, à l'Apo- 
calypse, que possède le peintre Ignacio 
Zuloaga. 

Peu de mois avant de mourir, Greco 
peignit pour l'église Saint-Vincent de 
Tolède, une Ascension de la Vierge^ dans 
sa dernière manière et pourtant mer- 
veilleuse de couleur. La photographie 
ne peut communiquer les sentiments que 
fait surgir en nous, grâce à ces tons de 
lumière et de carmin, cette composition, 
à la fois la plus élégante et la plus puis- 
sante. La \ierge s'élève dans les airs, 




Sainte Madeleine 
(Paris, coll. Ignacio Zuloaga) 




Phot. AndersoQ 

La Résurrection du Christ 
(Madrid, Musée du Prado) 



ou LE SECRET DE TOLEDE l53 

entourée de sa cour céleste et de ses 
musiciens. C'est une reine parmi ses 
pages, ravissante de dignité, précieuse à 
tous. Elle semble une voix, un chant 
qui vibre, ou bien encore un repos fré- 
missant au milieu d'une danse. Cette 
dernière analogie exprime, au mieux que 
je puis, l'admiration, le silence, qui me 
suspendaient à cette toile. On y voit des 
airs de têtes, des poses sur les pointes, 
des attitudes nobles, rares, recherchées 
et pourtant les plus faciles. C'est exquis, 
c'est singulier, et c'est obtenu, toutes ces 
ténuités nerveuses , par une violence 
sublime de génie. L'ange du bas, pour 
soulever la Vierge et porter toute la 
composition, déploie son aile avec une 



l54 GRECO 

force à tout briser. Sainte folie, magni- 
fique audace de ce vieillard Greco ! 
Désormais, avec ses moyens à lui, il est 
en mesure d'exprimer tout ce que ren- 
ferme son cœur impatient, qui se gonfle 
de richesses et dans peu de mois va 
mourir. 

Gomme je les aime, ces œuvres mys- 
iérieuses des grands artistes devenus 
vieillards, le second Faust de Gœthe, la 
Vie de Rancé de Chateaubriand et le 
bruissement des derniers vers de Hugo, 
quand ils viennent du large s'épandre 
sur là grève. Pressés de s'exprimer, 
dédaigneux de s'expliquer, contractant 
leurs moyens d'expression comme ils 
ont resserré leur paraphe, ils arrivent 




Phot. Andersoa 



La Pentecôte 
(Madrid, Musée du Prado) 



ou LE SECRET DE TOLEDE l55 

au poids, à la concision des énigmes ou 
des épitaphes. Leurs Sens demi-usés les 
laissent-ils à l'écart, en marge de l'uni- 
vers ? Ils nous semblent détachés de 
tous les dehors, solitaires au milieu de 
leurs expériences qu'ils transforment ell 
sagesse lyrique. Et le chef-d'œuvre du 
Greco selon mon cœur, la fleur de sa 
vie surnaturelle, c'est justement le der- 
nier tableau qu'il a peint, sa Pentecôte, 
que l'on voit au musée de Madrid. 

Souvent les Greco me demandent uii 
effort, je crois y distinguer des mouve- 
ments qui se contrarient, un manqué de 
continuité dans l'accent et dans la 
manière de traiter. Ainsi, quelles que 
soient tnes raisons d'aimer la partie 



l56 GRECO 

supérieure à'Orgaz, j'y trouve du dispa- 
rate. Elle est légitime, nécessaire, mais 
mal raccordée, mal fondue. Au contraire, 
cette Pentecôte, cette venue de TEsprit- 
Saint, me donne une pleine unité d'im- 
pression. Tous ces êtres, Apôtres et 
Saintes Femmes, qui à bien voir sont 
des portraits, s'élancent, d'un seul et 
même mouvement, hors de leur condi- 
tion naturelle, pour rejoindre l' Esprit- 
Saint qui plane lumineusement. Nous 
les voyons devant nous qui se spiritua- 
lisent. Un enchantement d'enthousiasme 
les perce et les transfigure, les héroïse. 
Le Aieillard Greco, dans cette Pente- 
côte, a donné sa plus rare génialité. Dans 
Orgaz il juxtaposait un chef-d'œuvre 



d'art réaliste (un enterrement à Tolède) 
et un essai de peinture de rêve. Mais 
ici, il groupe des êtres vivants, des 
Espagnols, tordus, fondus, volatilisés 
par le plus prodigieux émoi. C'est, ren- 
due sensible, une vérité de la reli- 
gion (i). 

Et l'on a dit qu'il était fou ! . . . Atten- 
tion ! Tout simplement, c'est un catho- 
lique espagnol ; je veux dire qu'il réalise 
une certaine qualité de sublime, que 
peuvent produire toutes les nations 
catholiques, mais auquel l'espagnole 
attache son nom. 

Ses toiles complètent les traités des 

(i) Voir note VII, page i88. 



l58 GRECO 

Sainte Thérèse et lés poèmes des Saint 
Jean de la Croix. Elles initient à la vie 
intérieure des dignes Castillans. Aucun 
livre n'en donne une idée aussi complète, 
aussi neuve. Nous y voyons mieux que 
les traits des morts : leurs rêves, leurs 
songeries. Le Greco nous mène au fond 
natif des Tolédans du xvn® siècle. Voici 
leurs plus nobles désirs qui s'étirent 
vers le ciel, et sans Greco, sans cette 
peinture hallucinée, nul de ces cœurs 
n'eût été préservé de la mort. S'il ne 
me tenait compagnie, je ne sentirais 
aucune âme ; dans cette ville près de 
tomber en poussière, j'ignorerais avec 
quelle étoile les Tolédans étaient accor- 
dés. Quand je parcours leur cathédrale, 



ou LE SECRET DE TOLEDE lÔQ 

c'est par Greco que je connais de quel 
émoi ils la remplissaient. Loin de l'heu- 
reuse allégresse italienne et de la bonne 
santé prosaïque des Flandres, il nous 
place au milieu d'un peuple triste, 
contemplateur, d'une mélancolie funè- 
bre. J'aimerais moins les décombres de 
Tolède si je ne voyais, grâce au Greco, 
les couleurs et les grandes lignes du 
mysticisme qu'ils ont abrité. 

Que ces couleurs soient souvent blafar- 
des et ces lignes trop allongées, on n'en 
saurait disconvenir, mais c'est ainsi que 
devait voir le peintre des âmes tolédânes. 

Sa manière ne va pas sans éveiller 
certaines répugnances. Et je crois 
entendre quelques-uns qui lui disent : 



iGo GRECO 

ce C'est possible que les esprits bien- 
heureux se dépouillent, dans leur gloire, 
de toutes les faiblesses, mais nous les 
aimions, ces faiblesses. Vos anges de 
lumière nous désorientent avec leur 
perfection immatérielle ; elle nous sem- 
ble froide et monotone. Nous vous pas- 
serions d'épurer la vie terrestre, pourvu 
qu'en sacrifiant ce qui mérite de périr 
vous sauviez ce qui est digne de persis- 
ter. Que ne transportez-vous dans vos 
gloires supraterrestres le meilleur de 
cette vallée de misère î Si les vivants ont 
dans leurs faiblesses quelque chose de 
divin, faut -il donc qu'ils le perdent en 
devenant célestes? Pour qui voulez-vous 
que ces tons de peste soient le beau 



ou LE SECRET DE TOLEDE iGl 

paradis ? Nous entendons bien que la foi 
spiritualise les êtres, mais vous nous 
montrez une larve quand nous désirons 
de voir un sublime papillon. » 

On a reconnu le ton de cette plainte. 
Elle a l'accent du dix-neuvième siècle. 
Elle suppose un Greco romantique, 
désespéré jusqu'à la folie par le spectacle 
du monde et qui se réfugie dans le 
mystère, au séjour des esprits. Pour les 
satisfaire, ces mécontents, il faudrait 
que le Greco dît au monde imaginaire 
qui flotte sur Tolède et dont il a fait 
son niodèle ce que chante Manfred à la 
fée des Alpes, sous l'arc-en-ciel du tor- 
rent : ce Beau génie, ta chevelure de 
lumière, tes yeux éblouissants de gloire, 



l62 GRECO 

tes formes rappellent les charmes des 
moins mortelles des filles de la terre, 
mais agrandies dans des proportions 
plus que terrestres et d'une essence plus 
pure. » 

De tels vœux trahissent une mécon- 
naissance ahsolue de là véritable des- 
tinée artistique du Greco. C'est dans son 
rôle de rejeter les moyens de séduction 
physique et de nous entraîner dans un 
lieu où nous soyons délivrés du plaisir 
des sens. Avec lui, nous sommes en 
pleine métaphysique espagnole. Il nous 
faut donc accepter ces c< corps glorieux » 
sublimés, spiritualisés, images lucides, 
froides et rayonnantes de notre personne 
épurée et de notre âme libérée. Accep- 



ou LE SECRET DE TOLEDE l63 

tons le Grèce dans son intégrité, comme 
un peintre dont le génie c'est de penser 
à l'espagnole. 

Nous en avons connu bien d'autres 
qui pensaient à l'espagnole! Notre Cor- 
neille, par exemple. Corneille et Greco 
altèrent les rapports réels des choses ; 
ils sacrifient ceci et cela, en vue d'obte- 
nir un effet plus noble. Et Don Qui- 
chotte ! Le Chevalier de la triste fîgUre 
pense a l'espagnole, déforme toutes 
choses. L'importance de ce livre admi- 
rable, c'est que le grand Cervantes nous 
fait toucher du doigt cette faculté de 
déformation ; il nous montre qu'elle 
naît du cœur (et aussi de la vanité). 

Mieux que personne, le Cretois, élève 



l6^ GRECO 

de Venise, a saisi le secret de Tolède. Il 
est allé droit à la cause. Ces tableaux, 
ainsi placés au cœur de l'Espagne, nous 
donnent une intuition sur les mobiles 
de cette nation dans son âge classique. 
Chacun de ses personnages extraordi- 
naires porte au fond de la conscience 
le même principe d'espoir, d'ardeur et 
de détachement. Ce sont des êtres qui 
vivent du divin. Voyez-les se suspendre 
a Dieu. Ils l'aspirent à soi et aspirent à 
lui. Tout chez eux est significatif de 
l'Eucharistie. 

Les dogmes catholiques sont la pensée 
constante de l'Espagne. On retrouve 
leur influence sur les domaines les plus 
imprévus. Les auto-sacramenlales, pie- 



ou LE SECRET DE TOLEDE l65 

ces en un acte destinées à célébrer le 
Saint Sacrement, ont leur analogue en 
peinture. Tous les modèles du Greco 
psalmodient la louange de l'Immaculée 
Conception et de la Présence réelle. Son 
esthétique, c'est l'enthousiasme de la 
Communion. Ces corps qui semblent 
s'étirer vers le ciel, ce sont des âmes 
qui se purifient, se transforment. Sur 
les ruines de l'égoïsme vaincu, elles 
gagnent les royaumes de l'esprit. Le 
pénitent passionné^ avide d'infini, s'élance 
affranchi, allégé vers son Dieu. 

Les grandes rêveries religieuses sont 
encore l'ordinaire de la vie à Tolède. 
Chez nous, elles sont retenues et con- 



l66 GRECO 

centrées dans 1 ànie, ou bien ceux qui 
les expriment enflent la voix dune 
manière pénible. Mais là-bas, les senti- 
ments de dévotion s'écoulent paisiblement 
et ne s'étonnent pas d'eux-mêmes. Les 
Tolédans, agenouillés sur les dalles des 
églises, passent des heures en face des 
vérités théologiques aussi volontiers que 
les orientaux devant les décorations 
entrecroisées de leurs murailles. Une 
simple portière de cuir tombe entre leur 
plaisir contemplatif et la rue, dont elle 
n'arrête même pas le bruit. 

Je me rappelle qu'une après-midi, je 
suis entré, par hasard, non loin de la 
Députation provinciale, dans un couvent 
de Carmélites, édifié, me dit-on, par la 



ou LE SECRET DE TOLÈDE lÔ" 

nièce de sainte Thérèse. C'était au cours 
d'une neuvaine pour l'anniversaire de 
la sainte. Il y avait des tapis épais, des 
tentures de soie, beaucoup de fleurs en 
papier et des bougies allumées. Nul 
office d'ailleurs, mais des voix char- 
mantes et les chanteuses invisibles. Une 
femme en mantille et vêtue de noir, 
penchée sur un prie-Dieu, s'éventait 
d'un grand éventail noir. Auprès d'elle, 
trois fauteuils de reps rouge, placés 
en demi-cercle, semblaient attendre. Un 
piano était ouvert; des bouquets dispo- 
sés sur les autels, comme sur des con- 
soles. J'entendais au dehors des femmes 
faire jouer des enfants. Un enfant de 
chœur tout en noir, circulait, portait des 



I 68 GRECO 

roses, pliait de grands draps blancs, 
semblait un page bien dressé. Je croyais 
faire une visite et, en examinant les 
objets, attendre la dame toujours en 
retard qui s'habille. 

C'est un boudoir. J'y compte jusqu'à 
neuf portraits oii sainte T hérèse dé- 
faille. 

Cependant les douces voix, qui s'étaient 
tues pour prier, recommencent leurs 
chants derrière la grille close. Tantôt 
une seule parle, tantôt elles se concertent, 
et puis toutes haussent le ton. 

Dans cette chapelle des Carmélites 
tolédanes, je me suis rappelé une phrase 
de Mahomet : « Il y a deux choses que 
j'aime, les femmes et les parfums ; mais 




L'Amour profane 
(Paris, coll. Ignacio Zuloaga) 



Phot. Druelt 



ou LE SECRET DE TOLEDE 169 

ce qui réjouit mon cœur plus que tout, 
c'est la prière. » 

Sur les étendards de couleurs variées 
et brillantes, les ardentes devises : ce Je 
meurs de ne pas mourir » ou ce Souffrir 
ou mourir)), répondaient aux parfums, 
aux couleurs et aux chants. 

Je me suis renseigné. Les Carmélites 
de Tolède vivent. Dieu sait comment. 
Elles ont dans leur cloître un pelit 
potager, et quand il faut, elles vendent 
quelque objet d'art. Ce sont de pauvres 
créatures. Les jeunes Castillanes font 
volontiers le vœu de se donner k Dieu, 
mais elles se rachètent en fournissant 
une petite dot à une fille de la campagne 
qui devient à leur place l'épouse du 



10 



170 GRECO 



Seigneur. Et si le goût de cette cha- 
pelle, aux mains de ces humbles ser- 
vantes, demeure excellent, c^est que la 
tradition fixe la place de chaque objet 
et qu'on est trop pauvre pour rien ache- 
ter de nouveau... 

C'est ainsi que bien souvent, au 
hasard de mes promenades, j'ai vu dans 
Tolède les mouvements les plus naturels 
de celte vie mystique dont Greco fut le 
peintre. J'ai vu respirer, d'une manière 
familière, une vie toute pénétrée d'humi- 
lité et de lyrisme, et j'eus à la portée de 
la main le jeu des plus hautes et des 
plus paisibles facultés spirituelles. De 
tels états ne semblent pas compatibles 
avec la grande civilisation et par exemple 



ou LE SECRET DE TOLEDE I y I 

avec l'emploi de chef de gare. Mais ils 
laissent dans Tolède une atmosphère où 
plus d'un, qui ne s'en doute pas, gagne- 
rait à fréquenter. 



NOTES 



NOTE I 

(VOIR LA PAGE 28,) 



Quelle féconde méditation nous propose la 
vue des liens d'étroite parenté qu'il y a 
entre l'œuvre d'un Tintoret et l'œuvre d'un 
Greco ! Tintoret engendra Greco; certaines 
de leurs toiles peuvent indifféremment être 
attribuées à l'un ou l'autre. Mais regardons 
mieux : chacun d'eux a son âme, ou plutôt 
chacun d'eux travaille pour une civihsation 
déterminée. 

(Disons-le en passant, il avait bien du bon 
sens, Béranger, quand Chateaubriand lui di- 



176 NOTES 

sait, en i845 : «Les Bonapartes reviennent. 
Vous l'aurez voulu, monsieur de Déranger » 
et qu'il répondait : «Moi, bon Dieu! Je n'ai 
rien voulu. J'ai fait des chansons pour être 
chanté en France. C'est donc la France qui 
les voulait, n C'est possible que Greco n'ait 
pas très bien compris ce qu'il voulait, mais 
c'est un fait qu'à mesure qu'il peignait pour 
les Tolédans il a transformé Tintoret.) 

Prenons conscience des transformations 
que la dévotion espagnole fait subir au ta- 
bleau de sainteté italien. Chez Greco, il y a 
un sentiment dévot, une puissance chrétienne 
que Tintoret ne possède en aucune manière. 
A la Scuola San Ilocco, tout est dramatique, 
émouvant au possible, nullement religieux. 
Voyez à Dresde, un des plus nobles tableaux 
qui existent, une des beautés du monde, les 
Femmes jouant de la musique (du Tin- 
toret). C'est une merveille païenne, le type 
de ces Concerts que nous connaissons à Paris 



NOTES 177 

par le sublime Giorgone, la plus complète 
représentation du nu. Qu'est-ce que l'Es- 
pagne quasi musulmane pourra bien en 
faire? Elle va reculer d'horreur? Que non! 
d'un paganisme éblouissant elle tire avec 
aisance un christianisme ascétique. 

Nous avons tenu à donner parmi les illus- 
trations de ce volume une sainte Madeleine, 
pour qu'on la compare aux Madeleine ita- 
liennes, et surtout ce tableau bizarre où l'on 
croyait jadis reconnaître une Vision de l'Apo- 
calypse, un Saint Jean à Pathmos et que l'on 
appelle encore \ Amour profane. 

Exactement, à notre avis, il faut y voii 
une forme espagnole du jugement de Paris. 
C'est l'âme fidèle qui voit les tentations lui 
apparaître... Ne me dites pas que le dix- 
neuvième siècle français de Musset et le 
dix-huitième siècle de Laclos ont, tout de 
même, donné un plus rare aspect aux pro- 
blèmes de l'amour. Là n'est pas la question. 



-jQ NOTES 



Ce qui m'émerveille, c'est que les formes 
païennes épanouies de Venise aient pu tout 
aisément fournir une expression à la terrible 
et resserrée Tolède... 

Greco, toute sa vie, emploie les moyens 
d'art que Tintoret lui a mis en main. Quelle 
leçon pour les pauvres artistes, ignorants et 
infatués, qui croient qu'à négliger la tradition, 
à se soustraire à l'enseignement des maîtres, 
ils assurent mieux leur personnalité! 



NOTE II 

(VOIR LA PAGE ^0.) 



Autant qu'on en peut juger, cette machine 
se composait d'une roue sur laquelle étaient 
fixés des seaux, qui puisaient l'eau dans le 
fleuve et la versaient dans des canaux en 
bois. On voit ces canaux sur la toile, mais 
on ne distingue pas quel mécanisme pouvait 
élever l'eau jusqu'à Tolède. Il ne reste au- 
jourd'hui de YArûficio de Jaanelo aucune 
autre image que cette roue brillante, argen- 
tée sur les bords, qui tant de fois intrigua 
les admirateurs du Saint Martin. Mais l'on 
prétend que les ruines qui émergent du Tage, 
tout près du pont d'Alcantara, seraient les 
assises mêmes de la machine. 



NOTE III 

(VOIR LA PAGE li6.) 



Depuis que ces pages ont été écrites, 
D. Francisco de Borja de San Roman y 
Fernandez a recueilli des documents très 
intéressants dans les archives de Tolède. Son 
ouvrage, El Greco en Toledo, 6 nuevas 
investigationes acerca de la vida y obras de 
Dominico Theotocôpuli (Madrid, V. Suârez, 
1910), complète le travail de D. Manuel 
Gossio en modifiant sur quelques points ce 
que nous pouvions savoir ou deviner de la 
vie de Greco. Mais s'il est indispensable à 



>OTES iSl 

des érudits qui veulent connaître le dernier 
état des problèmes que soulèvent la vie et 
l'œuvre du Greco, il ne change rien à nos 
souvenirs de Tolède et à des pages de senti- 
ment. Le lecteur français peut ouvrir la /?eiuie 
de l'art ancien et moderne (Juin 191 1) où 
M. Emile Bertaux a entrepris de commenter 
les trouvailles de D. Francisco de Borja. 

Pour nous, des diverses pièces mises à 
jour par l'heureux et savant chercheur 
espagnol (un inventaire des biens et tableaux 
du Greco, écrit par son fds Jorge Manuel, 
et surtout un pouvoir de tester donné par le 
peintre à ce même fils), nous avons à retenir 
que Greco vivait avec une certaine Doua 
Geronima de las Cubas, bien probablement 
sans l'avoir épousée, et qu'il en eut un fds, 
en 1578. Cehbre fils de l'amour, ce Jorge, 
c'est lui qui figure dans V Enterrement du 
comte d'Orgaz. Eut-il une sœur? ?sous 
devons désormais en douter. Et la charmante 



l82 NOTES 

dame à l'hermine que nous appelions la fille 
du Greco, je crois que c'est la mère de 
Jorge Manuel, la compagne du Greco. Non 
conjux, sed concabina, comme disait jadis 
un des membres les plus savants de l'Ins- 
titut à l'un de ses confrères qui lui deman- 
dait de lui faire l'honneur de le présenter à 
sa femme. Ah! Dona Geronima de las Cubas! 
qui l'eût cru ! une personne au \isage si pur! 
Je m'explique ces traits amers sous lesquels 
vieillie, fatiguée, elle réapparaît dans un 
portrait du petit musée créé à Tolède par le 
marquis de la Vega Inclan... 

Janvier 191 2. 



NOTE IV 

(VOIR LA PAGE 72.) 



C'est une chose caractéristique : pour 
retrouver vivantes les couleurs des salles 
espagnoles du Prado, il suffit de regarder 
depuis les portiques de la place d'armes, au- 
dessus des jardins royaux, la vallée du Man- 
zanares et la Sierra de Guadarrama. Cette 
vallée, ses côtes graves, immuables, sa terre 
noble comme Zurbaran, saisissante comme 
Greco, sa Vega riche comme Velazquez, 
contiennent aussi les couleurs de notre Manet. 



NOTE V 

(VOIR LA PAGE 83.) 



La grille du chœur qui ferme la Silleria, 
c'est-à-dire l'endroit oij s'assoient et chantent 
les chanoines, fut forgée par Maître Domingo. 
Il avait traité pour le prix de six mille deux 
cents ducats. Arrivé à la moitié de son tra- 
vail, et voyant que cette somme était insuffi- 
sante, il vendit une maison à Tolède et une 
terre aux environs, tout son patrimoine pour 
achever la grille telle qu'il l'avait conçue. 
C'est ainsi qu'il parvint à exécuter son rêve 
admirable d'artiste. Mais il tomba dans la 



NOTES I 85 

plus noire misère ; ses enfants durent men- 
dier, et sa veuve n'eut d'autre moyen de 
subsistance qu'un sueldo par jour, que lui 
accordèrent les chanoines, et la vente qu'elle 
faisait de pauvres chapelets sur le Zoco- 
do ver. 



1 1 . 



NOTE VI 

(VOIR LA PAGE ÎIO 



On pourrait méditer ce fait, avancé par 
quelques-uns, que la mère de Montaigne, 
Antoinette de Pouppes ou Antoinette Popez, 
descendait de ces grands Juifs tolédans. Elle 
est, dit-on, une Juive portugaise, une fille 
de ces Juifs portugais qui se tiennent pour 
une aristocratie parce qu'ils sont expulsés 
d'Espagne. Mais qu'y a-t-il là de certain? Ce 
ne sont que des conjectures excitantes. Après 
réflexion j'efïace une note que j'avais mise ici, 
trop à la légère, dans une édition précédente. 



>-OTES 187 

Je prétendais reconnaître dans Montaigne 
« un étranger qui n'a pas nos préjugés ». 
J'osais dire qu' « avec une éducation plus 
solide et une formation aristocratique, Mon- 
taigne, c'est au fond, le tempérament d'Henri 
Heine ». Toutes ces affirmations sont trop 
aventureuses. H y a là un problème que je 
ne suis pas en droit de résoudre contre un 
grand écrivain français. 



NOTE VII 

(VOIR LA PAGE 157.) 



Les curieux voudront se rappeler que VArt 
de la Peinture de Pacheco, publié en iG49 
et qui jouit longtemps d'une grande autorité 
près des artistes espagnols, affirme que « l'art 
n'a pas d'autre mission et d'autres fins que 
de porter les hommes à la piété et de les 
conduire vers Dieu ». 



TABLE DES MATIERES 



CHAPITRE PREMIER Pages. 

Ma première visite au Greco 5 

CHAPITRE II 

La vie du Greco 23 

CHAPITRE m 

Mes lieures lolédancs 65 

En face de Tolède 71 

La cathédrale de Tolède 79 

A travers les rues de Tolède 91 

La musique sur la promenade io3 

CHAPITRE IV 

Greco me donne le secret de Tolède 128 

Notes des pages 28, 4o, 46, 72, 83, iio et 157. 176 



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MAR 7 1994 



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